En salle : « Au bord du monde » : comment rester humain dans une institution sous pression ?

FacebookXBlueskyLinkedInEmail

Alexia, jeune infirmière stagiaire, découvre un service psychiatrique fermé où les règles imposent la distance, mais où l’humanité vacille à chaque instant. À travers sa relation avec Mila, patiente révoltée face à son enfermement, Au bord du monde explore les tensions entre soin et contrainte, engagement et protection. Nourri d’expériences de terrain et ancré dans les réalités contemporaines de la psychiatrie, le film interroge sans juger. En salle le 3 juin 2026

Alexia, 25 ans, volontaire et idéaliste, arrive comme infirmière stagiaire dans le service fermé d’un hôpital psychiatrique. Malgré les avertissements de Joëlle, l’infirmière en chef, sur la distance à garder avec les patients, Alexia va se rapprocher de Mila, une patiente de 20 ans, qui ne comprend pas ce qu’elle fait là. Touchée par sa colère, Alexia va remettre en question l’institution…

Entretien

Comment est né « Au bord du monde » ?

Le désir de faire ce film est né des échanges avec une amie commune, infirmière en psychiatrie, qui nous a parlé de son travail dans une unité fermée et de la question de savoir comment rester humain dans un cadre et des conditions de travail parfois très difficiles. Son témoignage nous a profondément touchés. Ce sujet nous habitait depuis longtemps et nous avions l’impression qu’il était urgent de parler de ça aujourd’hui dans cette période post-Covid où la santé mentale de tant de gens, particulièrement les jeunes, a été ébranlée et où les structures n’arrivent souvent pas à suivre.

La psychiatrie faisait déjà partie de nos préoccupations respectives. Guérin a mis en scène des personnages marginaux dans tous ses films, cherchant à définir à quelles conditions on fait partie de la société ou non, comment on se débrouille quand on en est exclu, et comment les questions morales se posent alors. Sophie est psychologue, autrice et metteuse en scène. Après plusieurs années de travail en hôpital psychiatrique en Arménie, elle a fondé la troupe « L’Appétit des Indigestes », pour laquelle elle écrit et met en scène des spectacles autour de la folie et de la normalité avec des personnes ayant un vécu psychiatrique, et elle supervise des équipes en santé mentale. Son parcours l’ancre dans une connaissance concrète des réalités humaines et institutionnelles que traverse le film.

C’est en assistant à l’un de ses spectacles que Guérin a proposé à Sophie d’écrire un film ensemble. Pendant l’écriture, Guérin est allé en immersion dans l’unité fermée d’un service psychiatrique. Cette expérience a nourri le scénario et renforcé son ancrage dans le réel. Plus l’écriture avançait, plus des questions de réalisation se posaient, et c’est donc naturellement que nous nous sommes lancés dans la réalisation à deux. Le film s’est construit dans un dialogue constant. Nos parcours sont différents, mais aucune décision n’a été prise seul. Il y avait une véritable circulation des idées, une recherche commune de justesse. Cette complémentarité a nourri le film à toutes les étapes : écriture, préparation, tournage et post production.

Pourquoi avoir choisi un huis clos en plans-séquences ?

Nous voulions faire ressentir la violence que c’est d’être enfermé contre sa volonté pour des raisons qui peuvent paraître parfois obscures, et dépendent d’une certaine subjectivité des psychiatres et des juges. 

Le choix des plans-séquences s’est imposé à nous très tôt dans l’écriture. Nous voulions mettre le spectateur dans la peau d’Alexia, notre jeune infirmière, la suivre au plus près, et ne pas la quitter d’une semelle pour que le film soit aussi une expérience physique, qu’il ait quelque chose de charnel. Nous voulions aussi faire ressentir au spectateur l’étirement du temps tel qu’il peut être vécu en psychiatrie. Par ailleurs, le travail en plans séquences avec les acteurs est proche du travail théâtral, chaque plan devient un challenge à relever car ils doivent être justes d’un bout à l’autre, il n’y a pas de coupe pour rattraper leurs erreurs. Cela crée chez les acteurs une tension et une fragilité précieuse pour le film car elles faisaient écho à ce que vivaient leurs personnages.

Que vouliez-vous montrer de la psychiatrie ?

Nous voulions faire un film qui pose des questions plus qu’il ne donne de réponses. Ce qui nous intéressait, c’était la complexité des enjeux. Nous voulions créer des personnages qui font de leur mieux tant chez les patients que chez les soignants mais dans un cadre institutionnel qui n’empêche pas que la violence soit là. Nous voulions que le spectateur puisse se faire sa propre idée des réactions justes à avoir dans différentes situations. Les soignants sont pris dans un cadre institutionnel exigeant. Les patients vivent pour certains les moments les plus difficiles de leur vie. Dans ces circonstances comment préserver la dignité de chacun ? Jusqu’à quel point s’engager sans se perdre ? Comment accompagner une personne quand elle ne souhaite pas être aidée ? Le film ouvre ces questions sans chercher à trancher. Il explore les zones grises : entre protection et contrainte, engagement personnel et responsabilité professionnelle.

Quel regard portez-vous sur l’état actuel de la psychiatrie en Belgique et en France ?

Les services sont aujourd’hui sous tension : manque de moyens, pression institutionnelle, fatigue des équipes. Cela rend les dilemmes quotidiens encore plus complexes.

Mais nous avons aussi rencontré des professionnels profondément engagés, qui cherchent à préserver l’humanité du soin malgré les contraintes. Le film ne propose pas de solution politique, mais il rappelle l’importance de travailler à cette humanité.

Que souhaitez-vous que le spectateur emporte avec lui ?

Nous ne voulions pas faire un film à message. Nous voulions interroger des façons de fonctionner pour inviter le spectateur à réfléchir, et créer une expérience sensible, qui change le regard, qui donne à voir autrement des personnes qui sont souvent stigmatisées.

Si le spectateur ressort avec un regard un peu différent, un peu plus nuancé, sur la fragilité, la sienne et celle des autres, alors le film aura trouvé sa place.

La Psychothérapie institutionelle

Présentation et contexte historique

La psychothérapie institutionnelle est un courant de la psychiatrie et de la psychanalyse né en France dans les années 1940-1950. Elle considère que le soin ne concerne pas seulement le patient, mais l’ensemble de l’institution dans laquelle il évolue.

L’expression psychothérapie institutionnelle est créée en 1952 par le psychiatre français Georges Daumezon. Le courant naît dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, en réaction avec les conditions d’accueil alarmantes et déshumanisantes des malades dans les hôpitaux psychiatriques.

La psychothérapie institutionnelle met l’accent sur la dynamique de groupe et la relation entre soignant.e.s et soigné.e.s. Ses figures représentatives majeures sont les psychiatres François Tosquelles, Jean Oury et Félix Guattari.

Concepts fondamentaux

La psychothérapie institutionnelle part du principe que l’institution elle-même peut être soignante ou pathogène, et que les dysfonctionnements institutionnels (hiérarchie rigide, absence de parole, isolement) peuvent aggraver la souffrance psychique des patient.e.s. La thérapie consiste donc à transformer le fonctionnement collectif pour permettre au sujet de retrouver une place.

Soigner l’institution 

En réponse aux conditions concentrationnaires des asiles psychiatriques de l’époque, il s’agit de modifier l’institution, la structure de l’établissement, pour modifier les rapports entre les soignant.e.s et les soigné.e.s. L’institution est intégrée au traitement et cesse d’être réduite à un lieu de soin et d’enfermement pour devenir un lieu qui ménage un espace de vie, sans pour autant nier la spécificité de la folie.

L’institution telle que la conçoivent Tosquelles, Oury et la psychothérapie institutionnelle, vise à transformer un établissement figé pour réintroduire du sens, du désir et du lien. Elle détient une fonction critique et soignante, capable de traiter l’établissement lui-même lorsqu’il devient aliénant ou purement gestionnaire. 

Le collectif comme outil thérapeutique

Selon la perspective de la psychothérapie institutionnelle, l’hôpital ne peut fonctionner s’il se contente d’une hiérarchie statutaire, administrative et verticale : celle-ci doit être doublée d’une hiérarchie subjectale, mobile, fondée sur la pluralité des transferts et la parole partagée. Les réunions, la libre circulation de la parole et la transversalité permettent de déjouer les effets mortifères du pouvoir, de l’interchangeabilité des soignants et de l’entropie institutionnelle. L’autorité n’y disparaît pas, mais se déplace : elle protège l’espace clinique contre les logiques gestionnaires. Ainsi, les relations à l’hôpital deviennent un opérateur de soin à part entière, et non un simple décor organisationnel.

GUERIN VAN DE VORST est un réalisateur belge, né en 1978 à Bruxelles, de parents comédiens. Il a commencé des études de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) avant de rentrer dans une école de cinéma (l’Institut des Arts de Diffusion – IAD) dont il est sorti diplômé de la section réalisation cinéma. Ses films mettent en scène des personnages marginaux, qui luttent pour essayer de se trouver une place dans le monde. Son dernier film Au bord du monde a été sélectionné au festival de Mar del Plata en 2024, où il a remporté le Grand Prix et le Prix de la meilleure interprétation pour Mara Taquin.

SOPHIE MUSELLE est une réalisatrice, scénariste et metteuse en scène belge, née à Liège en 1974. Formée en psychologie et en théâtre, elle développe un parcours atypique entre art et soin. Son travail, nourri par des missions humanitaires au Chili, en Arménie et au Rwanda, interroge les frontières entre folie et normalité. En 2013, elle fonde la compagnie L’Appétit des Indigestes, pour laquelle elle écrit et met en scène des spectacles questionnant les normes sociales et la place des personnes dites « folles » dans la société. Elle porte ce regard au cinéma avec Au bord du monde, co-réalisé avec Guérin van de Vorst, sélectionné au Festival de Mar del Plata en 2024, où le film a remporté le Grand Prix ainsi que le Prix de la meilleure interprétation pour Mara Taquin.

• Au Bord du monde, un film de Guérin Van De Vorst et Sophie Muselle, produit par Wrong men, en salle le 3 juin 2026, genre documentaire, France, 2026, 105 min.