« Ne me dites pas Monsieur »

N° 261 - Octobre 2021
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Déprimé et angoissé, Camille se présente comme « non-binaire » et affirme vouloir faire une transition identitaire. Un peu démunie, la soignante l’écoute pour l’orienter…

Camille attend devant la porte de Nineteen (1). La vingtaine, c’est un grand jeune homme aux cheveux longs. Le regard fuyant, il me suit et s’assied, les yeux baissés. D’une voix très douce, qui contraste avec sa haute taille et ses larges épaules, il cherche ses mots.

« Qu’est-ce qui vous a amené à venir nous voir ? » Un long silence s’ensuit. Il murmure à peine, je dois tendre l’oreille.

« On m’a conseillé d’appeler ce numéro. Je me sens tellement malheureuse, je pleure tous les jours et…  (Il se tait.)
– Qu’est-ce qui vous rend triste ?
– Je me sens si seul… si déprimé. Je me cache pour pleurer, je n’ai pas d’amis et mes parents ne me comprennent pas. »

Ses larmes ruissellent, sans bruit. Je lui tends un mouchoir : « Tenez Monsieur… ». Il le prend sans me regarder et murmure : « Ça me déprime quand on m’appelle comme ça.
– Euh, je vous demande pardon ?
– Quand on me dit “Monsieur”. »

« J’ai peur de tout »

Après ces quelques mots, Camille est lancé. « La semaine dernière, j’ai annoncé à mon père que j’étais non-binaire (2), il ne m’a pas répondu. Je lui ai dit ça pour ne pas trop l’inquiéter directement, car ce que je veux faire, c’est une transition [identitaire, 3]. Mais vous comprenez, ça me fait peur aussi de devenir une femme, parce que j’aurais peur de me faire agresser ou tabasser dans la rue.
Vous avez peur d’autres choses ?
– Oui, j’ai peur de tout : je fais des crises d’angoisse tout le temps, dès que je sors de chez moi, dès que je prends le métro, d’ailleurs là, vous voyez, je crois que je suis en train d’en faire une là, je… »

Il pousse un soupir haché et se remet à pleurer en respirant fort. Je lui propose de sortir un peu, prendre l’air, se calmer mais il reste assis là, le visage caché dans ses mains. Je lui laisse du temps.

« Ça fait longtemps que vous êtes mal comme ça ?
– Je dirais depuis le collège, je me sentais à part, rejeté par les autres. Mais ça s’est aggravé avec le confinement, la covid, la maladie. J’ai l’impression qu’on court à notre perte et que les politiques ne vont rien faire contre ça.
– Vous avez des idées noires ?
– Vous voulez dire si j’ai déjà voulu me tuer, c’est ça ? J’ai déjà pensé à sauter par la fenêtre ou sous le métro… Mais je suis trop peureux, je n’aurais jamais le courage de le faire même si, au fond de moi, je sais que ça ne vaut pas le coup de continuer.
– Vous êtes étudiant ?
– Oui, je suis en licence d’informatique, mais je me sens tellement nul… Je suis persuadé que je ne pourrais pas finir mes études, et encore moins travailler. »

Je lui explique doucement qu’il présente beaucoup de signes dépressifs et lui propose un rendez-vous médical. Il accepte, tout en me prévenant qu’il a peur d’être dépendant aux médicaments.

« Vous pensez que je peux parler aussi de ma dysphorie au médecin ? J’aimerais qu’on m’accompagne, qu’on m’aide à faire ma transition. » Il existe une consultation « Dysphories de genre » au GHU, mais après discussion avec l’équipe, nous orienterons plutôt Camille vers l’Espace santé trans, une association qui soutient les personnes en début de transition, afin qu’il affine son projet.  

Se sentir démuni…

Cet entretien a été ma première confrontation avec ce sujet. J’ai peur d’avoir brusqué ce jeune homme, et peut-être peiné en l’appelant « Monsieur » alors qu’il m’avait dit qu’il était « malheureuse ». Je croyais avoir mal entendu. Je me suis d’ailleurs posé la question en écrivant : j’aurais peut-être dû écrire sur ce jeune au féminin, sans utiliser le masculin ?… J’ai choisi un prénom mixte, Camille.

Malgré toute sa bonne volonté et son empathie, le soignant peut être maladroit et se sentir démuni par manque de connaissances. Il faut alors accepter de se remettre en question, et simplement rester à l’écoute. Ce jour-là, Camille aura au moins pu s’exprimer, et surtout, être orienté vers un lieu adapté et bienveillant. 

1–Ouverte fin 2020, Nineteen est une structure d’évaluation précoce, de diagnostic et d’orientation du GHU Paris psychiatrie et neurosciences, destinée aux jeunes de 16 à 25 ans résidant dans le 19e arrondissement de Paris et présentant des difficultés psychiques (symptômes anxieux, dépressifs, d’exaltation ou délirants) ayant un impact sur leur scolarité, activité professionnelle ou sur leur vie sociale.
2– Une personne non-binaire refuse d’être cantonnée au genre masculin et féminin.
3– Une transition identitaire consiste à modifier certains aspects de sa personnalité et parfois de son corps pour mieux refléter sa véritable identité de genre. (www.lgbt-lux.be)