« Seule, je n’existe plus… »

N° 258 - Mai 2021
FacebookTwitterLinkedInEmail

Alexandra, qui souffre d’un trouble de la personnalité borderline, a tendance à ressasser sa douleur… Les soignants instaurent un cadre d’entretien plus structuré.

Ce lundi matin, recroquevillée dans la salle d’accueil de l’hôpital de jour, Alexandra me guette. Dès mon arrivée, elle m’interpelle : elle est inquiète, elle n’a pas pu accueillir son fils la veille, et craint de ne pas être assez forte pour voir sa fille le week-end suivant. Pour l’apaiser, je lui confirme que nous allons la recevoir en entretien avec le médecin, comme prévu.

Une mère fragile

Depuis mon arrivée à l’hôpital de jour en septembre, je suis la référente d’Alexandra. La quarantaine, elle souffre d’un trouble de la personnalité borderline. Mère de trois enfants d’unions différentes, elle n’en a pas la garde au quotidien. Les deux aînés, Noah, 12 ans, et Emmy, 10 ans, vivent avec leurs pères en province, et le benjamin, Tony, 4 ans, a été placé dès sa naissance en famille d’accueil. Alexandra et son compagnon actuel (le père de Tony) voudraient récupérer sa garde et l’autorité parentale.

Alexandra reçoit Noah durant les vacances scolaires et Emmy deux week-ends par mois. Elle rencontre Tony lors de visites mensuelles médiatisées organisées par l’Aide sociale à l’enfance. Ces moments sont éprouvants pour cette mère fragile, qui souffre d’un trouble profond de l’estime de soi. Elle-même abandonnée dans son enfance, Alexandra n’a jamais connu sa mère biologique. Ballottée dans de nombreuses familles d’accueil, elle n’a pas pu construire de liens affectifs sécures et contenants. Elle présente de nombreuses crises d’angoisses, pleure beaucoup et sollicite de nombreux entretiens. À l’hôpital de jour, elle aime aussi participer à des activités manuelles qui, dit-elle, « l’empêchent de penser à ses malheurs ». Elle a cependant du mal à s’investir régulièrement dans les groupes.

Au début de notre rencontre, je la recevais de façon non programmée environ une fois par semaine. Elle se présentait en sanglots, et vidait son sac, dans une logorrhée, toujours la même, construite sur trois thématiques : son enfance (« Je n’ai pas eu de chance, j’ai été abandonnée donc je comprends ce que mon fils ressent et je veux le récupérer ») ; sa relation aux autres (« Les gens sont méchants avec moi, alors que je leur donne tout, je suis trop gentille, déjà à l’école j’étais exclue et personne ne voulait me parler ») et ses angoisses d’abandon : « Je ne supporte pas quand mon compagnon me laisse seule et part s’occuper de sa mère malade. Je lui ai demandé de choisir entre elle ou moi car je ne supporte plus d’être toute seule chez moi tous les jours. » Alexandra restait dans une plainte répétitive et continue, sans aucune élaboration. Je me sentais complètement impuissante.

Lutter contre le vide

Pour sortir de ce cercle vicieux, nous décidons, avec William, l’interne de psychiatrie, de lui proposer un rendez-vous plus structuré tous les quinze jours. L’objectif est de l’aider à mettre des mots sur sa souffrance. Les débuts sont laborieux et Alexandra a du mal à répondre aux questions du médecin. Lorsqu’il lui demande par exemple d’exprimer ce qu’elle ressent lorsqu’elle se trouve seule chez elle, elle fond en larmes, reste muette quelques secondes puis enchaîne sur son enfance en famille d’accueil. Puis, petit à petit, elle réfléchit à ses émotions et à son vécu. Un jour, elle identifie qu’elle a l’impression de ne plus exister quand elle est seule. Quand elle n’est pas avec ses enfants ou son compagnon, elle ne parvient pas à se définir. Elle se sent mère, compagne ou… « rien ». Ensemble, nous pointons que son besoin parfois compulsif d’activités manuelles correspond peut-être à des défenses mises en place pour lutter contre ce vide. En équipe, nous décidons de lui proposer un groupe « relaxation thérapeutique » animé par la psychomotricienne. Cette prise en charge pourrait l’aider à se construire une enveloppe plus solide, moins poreuse face au monde extérieur qu’elle ressent comme hostile. Lors d’un autre entretien, Alexandra met en relation ses conduites d’automutilation avec son besoin d’éprouver de la souffrance pour se sentir exister quand elle est seule. Pendant deux mois, Alexandra honore tous les entretiens avec une grande régularité, et William et moi avons le sentiment d’avancer. Bien sûr ce mieux est timide, mais Alexandra parvient à s’engager dans cette relation. La souffrance brute n’est plus au premier plan, et prudemment, nous l’accompagnons…

Virginie de Meulder
Infirmière, Hôpital de jour pour adultes, Association de santé mentale de Paris 13e.