« Ça sert à rien, vos activités »

N° 257 - Avril 2021
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Après des débuts très prometteurs au groupe poésie, Tristan décide brusquement d’arrêter, suite à un événement sans lien avec l’activité. Ce revirement laisse un goût amer aux soignants.

À l’hôpital de jour (HDJ), nous accueillons quelques patients de l’« intra » pour des activités programmées. Une estafette les amène, en petits groupes, car les lieux d’hospitalisation peuvent être éloignés. C’est le cas de Tristan, 27 ans, qui souffre de schizophrénie. Délirant, en proie à des hallucinations auditives, il se sent « persécuté » par ses parents. En attendant le transport qui le ramènera dans son service, à quelque quarante kilomètres, il déambule et soliloque, dans la petite cour ou la salle d’attente. Il porte en permanence des écouteurs sur les oreilles et se tient figé, devant les fenêtres, fixant la rue.
Intriguée par ce jeune homme muré dans sa solitude volontaire, je lui demande un jour ce qu’il regarde. Comme il ne m’entend pas, je pose doucement la main sur son épaule. Surpris, il se retourne et retire ses écouteurs. Il me raconte qu’il fait si froid dans sa chambre d’hôpital que la musique lui « réchauffe l’âme ». Debout en équilibre sur une jambe, comme un danseur de ballet, souriant, maniéré, il m’explique qu’il compose de la musique électronique avec des sons qu’il superpose pour supporter l’ennui. Il ajoute qu’il aime lire Aristote, Platon, et Baudelaire, même s’il a égaré son exemplaire des Fleurs du mal. Soudain, il me quitte en me saluant et reprend ses allers-retours en parlant tout seul.

« Je vais porter plainte… »
Tristan participe donc à quelques ateliers, en attendant que se concrétise un projet de sortie… Dès que le groupe se sépare, il s’isole. Souvent, il mime des combats de boxe ou de cape et d’épée dans son coin, sans s’apercevoir de la surprise ou de l’inquiétude qu’il provoque.
Quelle que soit la médiation proposée, il reste un patient renfermé. Il n’aime guère être dérangé et peut se montrer arrogant, voire méprisant, lorsque les soignants l’invitent à rejoindre les groupes. Peu respectueux, il s’installe de manière très débonnaire, passe la main sur sa braguette comme s’il se masturbait, lance des regards haineux à une collègue qui lui demande de réajuster son masque…
L’équipe soignante lui propose un jour d’intégrer le groupe poésie que j’anime avec une collègue ergothérapeute. D’emblée, Tristan se montre charmant, attentif aux autres et dans l’échange. Plusieurs patients le félicitent pour un poème évanescent et lumineux sur le thème de l’amour. Ma collègue, qui a déjà rencontré son hostilité dans un autre groupe, est extrêmement surprise. La semaine suivante, malgré un retrait plutôt franc, il nous lit un poème libre et inspiré sur le sujet du voyage.
Puis, un vendredi après-midi, j’aperçois Tristan dans un état d’agitation douloureuse, le visage déformé par la colère. Proférant des injures, il frappe les grilles. La secrétaire m’informe que l’estafette a quitté Paris sans le prendre et qu’elle cherche vainement un taxi pour le ramener. Je sors pour parler à Tristan mais celui-ci passe à côté de moi sans me voir, tournant comme un lion en cage. Je saisis des bribes de paroles, et je finis par marcher à côté de lui. Il s’arrête, le regard terrible : « Vous croyez que ça va se passer comme ça ! Je vais porter plainte contre ce chauffeur qui oublie des malades… J’ai perdu mes emplois, tous mes petits boulots alors que j’ai sauvé au moins dix enfants de la noyade.
– Vous étiez maître nageur ?
– Oui, mais j’ai été viré de partout, ils n’ont rien voulu savoir. »
Il s’arrête, me foudroie du regard : « Allez-vous en, ça ne sert à rien de rester là. Je peux attendre seul. Ça ne va pas m’aider si vous restez là. De toute façon ça ne m’aide pas, les groupes, moi je veux travailler, je ne vais pas rester en psychiatrie toute ma vie. » Le ton monte encore, Tristan hurle : « Ça ne sert à rien, vos activités, votre groupe poésie c’est de la merde ! Vous croyez que c’est ça, la poésie moderne ? Baudelaire et tous ces vieux trucs, c’est le passé, je ne veux plus réfléchir à tout ça, je veux trouver du boulot et rentrer chez moi. (…) »

L’homme aux semelles de vent
Tristan a souhaité arrêter le groupe poésie. Avec le médecin, nous avons longuement échangé sur ce patient complexe, clivant, avec une pensée polarisée et qui passe rapidement d’une idéalisation majeure à un rejet total. Mais son départ m’a laissé un goût amer. Je sais que son agressivité verbale n’était pas dirigée contre moi… Peut-être que sa rage lui a permis de se « rassembler » ? Nous ne savons pas ce que nous apportons aux patients, ni à quel moment… Comme Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent » (1), Tristan est passé, telle une étoile filante…

Virginie de Meulder
Infirmière, Hôpital de jour pour adultes, Association de santé mentale de Paris 13e.

1– Surnom que Verlaine donnait à Rimbaud.