Peut-on s’adapter à tout ?

N° 257 - Avril 2021
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Tout se passe aujourd’hui comme si l’ordre de l’adaptation s’était inversé : l’homme ne s’adapte plus à son environnement mais entend l’ajuster à ses besoins. Inversion qui trouve deux limites…

L’adaptation est la capacité à correspondre à un objectif, qu’il soit vital (un individu adapté à son milieu), ou instrumental (un outil adapté à sa fonction). Ainsi, un être vivant se renforce et se multiplie par adaptation au milieu, tandis qu’un outil est utilisé s’il remplit son objectif. L’adaptation s’inscrit donc dans le complexe instrumental des moyens et des fins, et permet aux uns d’atteindre les autres, avec d’un côté des moyens malléables, de l’autre des fins immuables. Sauf que l’être humain, notamment par le progrès technique, manipule les fins pour les adapter à lui. Le problème est alors de déterminer jusqu’où, et selon quelles règles.

Des limites de l’adaptation…
Tout d’abord, si la rigidité de l’instinct renvoie à la fixité de la nature, les « mille tours » de l’intelligence humaine nous rendent capable non seulement de nous adapter à toute situation, comme Ulysse dans son odyssée (1), mais aussi de transformer cet environnement même, la nature se pliant alors aux intentions de l’ingéniosité technique. Maîtrise de l’espace, infrastructures, système économique de biens et de services, État-providence : tout se passe comme si le monde, dans un ordre adaptatif inversé, s’ajustait à nous et à nos besoins. C’est l’« ergonomie », l’« expérience client », l’« inclusion », le « venez comme vous êtes »… Cette adaptation du monde rencontre toutefois deux limites. La première est celle du réel qui résiste, la seconde de la justice qui insiste.
– Première limite : même dans un monde « parfait », nous pourrions toujours nous cogner le pied contre la porte de la salle de bains, être licenciés, quittés, malades. Nous devrions toujours mourir… Quand les stoïciens prônaient de se changer soi-même plutôt que l’ordre du monde (2), ils prenaient acte de cette limite inexorable dont l’emblème est la mort mais qui se manifeste en chaque chose par sa rugosité, l’angle des circonstances, l’acidité du hasard, l’irréversibilité du temps, la nature de nos désirs. Je peux accumuler toute la richesse imaginable, mon périmètre existentiel sera toujours à peu près le même. Car si le manque d’argent réduit ce périmètre, l’opulence l’élargit peu (3).
Plus encore, notre intelligence produit un monde dont la forme n’est au final pas moins rigide que celle de la nature. Qui peut arrêter le progrès technique ? L’urbanisation ? La course aux armements ? La pollution ? Les grands équilibres économiques conduisant au chômage de masse ? On a même invoqué la contre-productivité de la technique (4), c’est-à-dire le fait qu’à partir d’un certain seuil de développement, celle-ci produisait le contraire de son intention initiale (la voiture produit de l’immobilité dans les bouchons, la médecine de la maladie dans la médicalisation de la vie, l’école de la bêtise dans le conformisme). L’adaptation du monde à nos besoins peut ainsi se dérégler sans que personne n’y puisse rien, dans la mesure où il ne s’agit plus d’individus ou d’objets faciles à réparer, mais de sociétés et de macrosystèmes dont l’inertie est devenue quasi irrésistible. Aussi l’adaptation est-elle toujours nécessaire, même dans notre monde technologique et aseptisé, la civilisation ne résolvant ni les problèmes existentiels, ni les problèmes auto-induits.
– Deuxième limite, celle de la justice : notre environnement, tout rigide et contre-productif qu’il soit, n’en est pas moins le résultat de décisions humaines. Cet ajustement est en effet structuré en excluant de larges pans de la population, qui doivent alors s’adapter avec les moyens du bord : entraide, privation, stress, dépression, criminalité. Il ne s’agit plus, dès lors, de l’adaptation darwinienne du plus apte, mais d’une adaptation qui questionne le bien-fondé de son effort, parce qu’elle ressent l’injustice et l’humiliation dont elle peut être
 l’objet. Tandis que les animaux se plient aux contraintes environnantes, l’être humain conteste le joug subi. C’est pourquoi ce qui devait être une adaptation silencieuse peut se changer en lutte acharnée. Non pour changer le monde, mais pour corriger les esprits. C’est alors le contraire de l’adaptation : le refus presque métaphysique d’une situation injuste, jusqu’à la mort s’il le faut. Le but n’est plus la survie, mais la reconnaissance du tort. Luc Boltanski a écrit un livre admirable sur ces personnes qui réclament justice « à tout prix » (5), même pour des peccadilles, questionnant ainsi le moment où une démarche légitime bascule dans une obsession délirante.

Donner du sens
Quand la loi civile se substitue à la loi physique, les décisions aux accidents, les jugements aux fatalités, l’être humain doit se justifier. C’est par cette justification, cette capacité à donner sens aux choses, même absurdes, que l’individu peut, en s’appropriant le cours des événements, revenir à un dialogue équilibré avec le monde et les autres. Mais cette demande de justification suppose qu’on discerne toujours la limite intime entre le refus de principe, qui donne du sens, et le sens des proportions qui permet de vivre.

Guillaume Von Der Weid,
Professeur de philosophie

1– «L’homme aux mille tours », c’est ainsi qu’Homère nomme Ulysse, héros qui possède la « métis » la ruse qui permet de s’adapter à toute situation.
2– Voir Descartes, Discours de la méthode, 3e partie.
3– D. Kahneman et A. Deaton : “High Income Improves Evaluation of Life But Not Emotional Well Being”, PNAS Early Ed., 2010. Comme le montre cette étude, basée sur 450 000 réponses, si la faiblesse des revenus accroît le malheur d’événements inévitables (échecs, deuil, maladie…), son augmentation n’ajoute plus rien au bonheur individuel au-delà de l’équivalent de 3 000 euros par mois.
4– I.  Illitch, par exemple dans Némésis médicale, Seuil, 1975, ou Une société sans école, Seuil, 1971,
5–  L. Boltanski : De la justification, Les économies de la grandeur, NRF Essais, 1991.