Seul Dieu peut se suicider…

N° 256 - Mars 2021
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Le suicide signe le rétrécissement du possible plus qu’une liberté véritable, rétrécissement interne dégradant le cours de la pensée même, rétrécissement externe lui laissant le soin de tirer des conclusions.

« Seul Dieu peut se suicider, car nous mourrons tous de toute façon. » Provocateur, cet aphorisme sous-entend que le suicide n’est qu’une forme de mort parmi d’autres (1). Contrairement à la vision romantique d’un acte flamboyant, dont Albert Camus serait l’éminent représentant (2), on pourrait soutenir que le suicide est la conclusion d’une exténuation des possibles, conclusion choisie certes, mais par défaut, par une impulsion qui ne s’élance que pour nier ce qui l’entrave. La « liberté » du suicide pourrait être décrite comme une réduction manichéenne du choix entre le blanc décoloré d’une vie qui ne tient pas ses promesses et le noir éclatant d’une mort qui a le dernier mot. Personne ne se tue après avoir soupesé le pour et le contre. Cioran en est l’illustration parfaite, écrivain du désespoir et sublime suppôt du suicide – « J’aimerais être libre, éperdument libre. Libre comme un mort-né » (3) –, qui a pesté contre la vie jusqu’à 84 ans.

C’est ce que montre la réalité du suicide qui, le plus souvent, n’est que la conséquence ultime d’un état mental dépressif, ayant ainsi peu à voir avec de véritables raisons (4). Il est un résultat plus qu’une cause, « un symptôme plus qu’un remède » (5). Symptôme d’une pathologie psychique, mais aussi d’une existence qui, même sans troubles mentaux avérés, ne s’autodétruit que sous l’effet d’un faisceau de déterminations plus que d’une décision éclairée ou rationnelle : isolement social, perte d’emploi, problèmes financiers, maladie (6). Le suicide vient joindre un ensemble de plans négatifs dont la mort est la conclusion géométrique. C’est le point final d’une combinaison perdante qui donne à l’individu l’idée qu’il n’est rien, que la vie ne vaut rien, sans qu’aucune accumulation n’y conduise automatiquement. Car le passage à l’acte est « complexe et multivoque » et implique la combinaison d’« événements malheureux, de contraste avec la joie d’autrui, de rôle émotionnel des anniversaires, de désinhibition, d’imitation » (7).

Paradoxe d’une mort à la fois volontaire et déterminée que l’outil statistique exprime lorsqu’il fait apparaître des tendances de fond sans pouvoir expliquer ou prévoir les décisions individuelles. Durkheim a ainsi montré dans son enquête sur Le suicide (1897) que le risque de suicide était inversement proportionnel au nombre de lien sociaux, qu’ils soient professionnels, familiaux, amicaux… (8). Et ce livre a fait date précisément en cherchant à montrer que même l’acte réputé le plus individuel et le moins prévisible, était en réalité pris dans un flux de facteurs sociaux dont l’influence était à la fois contingente et incontestable.

« BONS » ET « MAUVAIS » SUICIDES ?

Restent pourtant quelques suicides qui semblent résulter d’un vrai choix, d’une force d’âme, ou d’une appréciation subjective revendiquée. Ainsi, qu’en est-il des suicides d’adolescents, qui ont pourtant tout à espérer de la vie et se tuent suite à un amour déçu, un échec scolaire, un conflit familial ? Qu’en est-il des suicides de fin de vie, de vengeance, de devoir militaire (les kamikazes), d’honneur (le sepukku), de revendication politique ? La part de choix y est déterminante (9). Pourrait-on distinguer les « mauvais suicides » (déterminés par des causes plus ou moins pathologiques) et les « bons » (exécutés dans un but, souvent idéal) ?

Si l’on met de côté le suicide de fin de vie, qui n’est que l’avancement rationnel de l’inéluctable, même les suicides les plus motivés résultent de contraintes externes. Ce passage à l’acte est alors la validation d’une évaluation de soi négative, d’un soi fragilisé à la puberté par exemple, ou pris dans des enjeux collectifs qui l’écrasent. L’apparence du choix dérive dans ce cas d’une lucidité contraire à l’aveuglement interne de la dépression. Plus qu’une source de choix, la conscience n’est en effet qu’un moyen plus tranchant de choisir. Et de s’approprier le malheur. Car le suicide est moins la conséquence mécanique d’une perte objective que d’un refus impérieux de cette perte – que la prolongation de la vie aurait fini par émousser. « Quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt » (10) : c’est précisément ce savoir qui, par le défi à la mort, transforme la misère d’une vie inadéquate en une sorte de grandeur définitive. Aussi n’y a-t-il pas de bons ou de mauvais suicides, mais des suicides par glissade et d’autres par cramponnement. Glissade d’un état psychique à la dérive, cramponnement d’un individu à une attente déçue, une sensibilité mortifiée, un code de l’honneur intransigeant. Dans les deux cas, le suicide signe le rétrécissement du possible plus qu’une liberté véritable, rétrécissement interne dégradant le cours de la pensée même, rétrécissement externe lui laissant le soin de tirer des conclusions. Désacraliser le suicide en réintégrant le désir suicidaire à des chaînes de déterminations pourrait en faciliter l’expression. Et tempérer le divin appel du passage à l’acte.

Guillaume Von Der Weid,
Professeur de philosophie

1– Jean Paul, Pensées, Pocket, Agora, 2016.
2– « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Le mythe de Sisyphe, Folio, 1999, p.?17-18.
3– E. Cioran, De l’inconvénient d’être né, Folio, 2013.
4– « 50 à 90?% des personnes qui se sont suicidées souffraient de problèmes de santé mentale (dépression, troubles bipolaires, anxiété, addictions, schizophrénie, anorexie…). » Infosuicide, Données épidémiologiques des suicides en France, www.infosuicide.org/reperes/epidemiologie/
5– A. Comte-Sponville, « Le suicide », in Impromptus, PUF, 1996, p.?97-110.
6– P. Moron, Le suicide, Que Sais-je ?, 2005, p.?67-90.
7– « Le suicide varie en fonction inverse du degré d’intégration des groupes sociaux dont fait partie l’individu […] Quand la société est fortement intégrée, elle tient les individus sous sa dépendance, (…) et, par conséquent, ne leur permet pas de disposer d’eux-mêmes à leur fantaisie. » E. Durkheim, Le suicide, PUF, 2007, p.?223.
9– J. Souty, « Le suicide dans le monde », Les mécanismes de la violence, éd. Sciences humaines, 2006, p.?151-164.
10– B. Pascal, Pensées, Pléiade, 1976, p. 1157.