L’animal, Bisounours ou Minotaure ?

N° 255 - Février 2021
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L’animal, c’est nous, moins ou plus quelque chose. Il est ainsi l’une des figures les plus manifestes et les plus mystérieuses de l’inquiétante étrangeté dont parle Freud.

L’animal est notre autre. Nous le comprenons, et en même temps pas. Nous sommes semblables, et en même temps pas. Cette similarité et cette étrangeté ont toujours formé une tension matricielle permettant de penser l’être humain, tantôt en nous identifiant à l’animal – par réduction à sa sauvagerie ou élévation à sa pureté – tantôt en nous en différenciant par le langage, la réflexivité ou encore la conscience morale (1).
De fait, cette ambivalence structure notre rapport à l’animal, soit qu’on le déshumanise en viande, animal de trait, bête féroce, soit qu’on l’humanise par la domestication, le spectacle zoologique, l’anthropomorphisme des fables ou encore la vénération religieuse. On peut discerner dans cet écart la réplique extériorisée de notre rapport problématique à notre propre nature. L’animal, c’est nous, moins ou plus quelque chose. Il est ainsi l’une des figures les plus manifestes et les plus mystérieuses de l’inquiétante étrangeté dont parle Freud (2).

L'animal en nous

Or la pathologie mentale semble élargir cet écart. Le fou est-il un écorché animalisé par la perte de la rationalité humaine ou au contraire un illuminé, inspiré par une vérité supérieure ? L’animal fait ici figure de repoussoir, incarnant une nature immanente cloîtrée dans le présent, par opposition à un être humain en relation avec le deuxième monde de la critique permise par le langage, de la compréhension permise par la réflexivité, de la morale permise par la conscience. La pathologie mentale, spécifiquement humaine, serait liée à la distorsion de ce deuxième monde, celui de la distance à soi, de la vérité, de la norme.
La folie peut en effet être vue soit comme un détraquement de la pensée – pensée alors considérée comme une réalité à part entière, qui peut se dégrader comme on le voit en particulier au travers des symptômes « positifs » comme le délire –, soit comme dérèglement d’une physiologie sous-jacente qui empêcherait le bon fonctionnement de la pensée – dès lors envisagée comme la simple image des processus mentaux, image déformée, ralentie ou effacée par la maladie, comme on l’observe en particulier au travers des symptômes « négatifs » du type apathie.
Dans le premier cas, l’animal, dépourvu de pensée discursive, ne pourrait devenir fou. En revanche, il pourrait être victime d’une pathologie mentale qui ne serait qu’un déséquilibre des fonctions cérébrales, mais une victime silencieuse, puisqu’épargnée par toutes les contraintes sociales qui la changent en handicap.
Ce questionnement sur la nature de la folie renvoie à l’animal en nous et à notre propre nature. Quand Gregor Samsa (3) se réveille et se découvre un corps d’insecte, il peut faire figure d’aliéné (rendu autre, alius), ou au contraire d’individu authentique qui s’est révélé à lui-même dans toute sa singularité, et que sa famille va finir par rejeter. Quand Achab poursuit jusqu’à la folie la baleine blanche qui lui a arraché la jambe (4), il semble tout à la fois défier et poursuivre le destin, nous montrant ainsi, à travers sa quête magnifiée par la création littéraire, à la façon de Freud qui étudiait l’excès des fous pour expliquer la vérité cachée des gens normaux, la logique dérisoire de nos propres contradictions. Enfin, quand l’« homme aux rats » (5) est obsédé par la torture consistant à poser une cage ouverte de rats affamés sur le rectum du supplicié, il vit sa culpabilité par la mise en scène à la fois grossière, intime et infernale de l’animal en lui.

Parenté ancienne

Pour finir, de même que la domestication a repoussé les animaux récalcitrants dans la sauvagerie, la civilisation a rejeté les troubles mentaux dans la démence (6). Où l’être humain et l’animal se rejoignent, à la fois dans leur mode d’existence, et leur bannissement toujours possible. Aussi est-ce à leur parenté intime que nous convie une relation directe aux animaux, sans préjugés, parenté ancienne qu’on peut dater d’une ère antérieure à l’individuation même (7). Le rôle de soutien émotionnel des animaux en témoigne. À l’inverse, le Minotaure, enfant maudit de l’accouplement d’une déesse et d’un taureau, est peut-être le meilleur symbole du refoulement de cette hybridation par notre ambition éternelle de nous élever au-dessus de nous-mêmes, car « qui veut faire l’ange fait la bête » (8).

Guillaume Von Der Weid, Professeur de philosophie

1– La pensée de l’animal est ainsi divisée en « concept d’animalité [qui] ne vise en rien à penser l’animal, mais à produire un modèle d’abjection » (modèle qui a aussi servi à stigmatiser les femmes, les Noirs, les « sauvages »), et « l’image d’une vie animale tranquille qui se confond avec la toujours bonne nature. » Florence Burgat, Liberté et inquiétude de la vie animale, Kimé, 2006, pp. 40 et 265.
2– Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio Essais 1988.
3– Franz Kafka, La métamorphose, Folio Classiques 2015.
4– Herman Melville, Moby Dick, Folio Classique, 2016.
5– Sigmund Freud, L’homme aux rats, Petite bibliothèque Payot, 2010.
6– « En codant le domestique comme ressource (…), en le rendant fragile, le néolithique (…) a déclenché une relation conflictuelle avec le reste du vivant, codé en “sauvage”, conflit dont les échos sont encore audibles dans les stigmates contemporains du mot “sauvagerie”. Cette relation de compétition écologique, de nuisance mutuelle, d’indocilité devant le joug, a été codée comme guerre, et plus tardivement, la victoire a été théorisée comme progrès et civilisation. » Baptiste Morizot, Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une nouvelle carte du vivant, Wildproject, 2016, p. 78.
7– Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de formes d’information, Jérôme Millon, 2005, p. 64.
8– Blaise Pascal, Pensées, Folio Classique, 1977, fragment 572, p. 370.