P comme Poésie

N° 246 - Mars 2020
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Chaque semaine, le groupe poésie propose à de jeunes patients un travail très ludique autour des mots et de l’écriture. À chacun son style !

J’anime en alternance avec deux collègues le groupe poésie. Une heure par semaine, cet atelier se découpe en trois temps : expression orale collective, écriture individuelle puis partage de cet écrit. Nous commençons toujours par imaginer ensemble un acrostiche (1) sur le mois en cours, rituel qui permet à des patients désorientés de se repérer dans le temps. Puis nous recherchons dix mots commençant par la même lettre.
Des consignes précises sont ensuite données pour l’écrit. Depuis le début de l’année scolaire, nous dressons des « listes de choses ». Prévu au départ pour deux ou trois séances, cet exercice perdure car les patients se prêtent bien au jeu. Nous avons débuté avec des déclinaisons plutôt simples, comme « deux choses que j’aime, que je n’aime pas, deux choses belles/ laides, petites/grandes, sales/propres » puis les consignes se sont plus complexifiées : « deux choses que l’on fait quand on est enfant/adulte/vieux », « deux choses qui sont molles/dures/liquides/solides/qui font des bulles, du bruit… »
Nous accompagnons bien sûr ceux qui ont des difficultés de compréhension.

Poètes en herbe

Le groupe accueille cinq patients, dont quatre sont lecteurs.
• Antoine et Richard sont deux patients autistes, de bon niveau scolaire. Ils fréquentent une unité localisée pour l’inclusion scolaire-lycée (Ulis). Antoine remplit sa feuille très vite, en associant par contiguïté et il faut l’inviter à développer sa pensée. Par exemple, pour « deux choses qu’on fait quand on est enfant », il écrit hâtivement « nounours » et « poupée ». Je l’incite à formuler une phrase et il rédige « jouer à la poupée et avec un nounours ». Puis ajoute « faire des câlins ».
De son côté, Richard aime inventer des mots… Féru de télévision et de publicités, il mélange des marques avec des noms communs, ce qui donne des choses surprenantes comme « biocament » ou « brochavocat ». Interrogé sur leur sens, Richard reste évasif et confus, privilégiant la sonorité du mot au signifié. Après tout, pourquoi pas? Les poètes jouent bien avec les mots, leurs sons. Le plus étonnant reste sa création « jus de LED » qui réapparaît sur « deux choses que j’aime manger » et « deux choses qui brillent ».
• Nick, également porteur d’autisme, est plus en difficultés. Pour « deux choses qu’on fait quand on est enfant », il écrit « enfant » et « parent » et ne bouge plus de cette association. Lorsque nous proposons « deux choses qui sont sales », Nick inscrit « caca » et « vomi », sans pouvoir se décoller des excréments et du corporel. Cécile, ma collègue, mime le dégoût, donne des exemples. L’air indifférent, il écrit « poubelle ». C’est un patient qui se gratte toute la journée le visage et le corps et avale des bouts de peau qu’il renifle avec plaisir. Il entretient son excitation par une autosensualité envahissante et quotidienne.
• Il y a aussi Braïm, qui répond toujours de manière précise et très personnelle. Pour les choses dégoûtantes, il évoque des « têtes de chiens coupés sur les marchés au Mali » et « des dents dans l’œil ». Surprises, nous lui demandons s’il a trouvé ce genre de photos sur Internet. Il secoue la tête. Nous n’en saurons pas plus sur ces évocations plutôt étranges et violentes (peut-être délirantes?)…
• Il reste enfin Marion, 22 ans, qui souffre de psychose infantile. Très projective, elle répond spontanément et j’écris pour elle. Elle clame « se déguiser en princesse » et « se maquiller » pour les choses qu’on fait quand on est enfant, mélangeant les âges. Son discours semble souvent proche de celui de sa mère esthéticienne, et un peu plaqué quand elle évoque deux choses qu’elle aime : « prendre soin de moi et faire des massages ». Elle vient au groupe avec beaucoup de plaisir. Nous travaillons aussi sur ses difficultés : lorsqu’il faut trouver un mot commençant par la lettre B, Marion peut répondre : « B comme cabane ». Il faut l’accompagner avec d’autres syllabes « B, Ba, Be, Bi… », pour qu’elle s’exclame avec fierté : « biberon! ». 

Quotidien et imaginaire

Ce groupe permet ainsi à ces jeunes patients de jouer avec les lettres, les sons, les mots, tout en travaillant la compréhension des consignes, la réflexion, et aussi l’écoute des autres. Avec eux, nous explorons le quotidien et l’imaginaire, l’intime et le public, la famille et l’individu. Au fil des séances, nous les découvrons sous un jour nouveau, et repérons leurs sujets préférés, leurs schémas de pensée… Entre deux séances, Marion répète : « A comme…, A comme… » Anticipation?

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e

1– Poème ou strophe où les initiales de chaque vers, lues à la verticale, composent un nom, un mot…