Le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) dresse un état des lieux de la iatrogénie médicamenteuse en France et formule neuf recommandations pour améliorer la sécurité des patients. Trois priorités se dégagent : renforcer l’expertise publique indépendante, en pérennisant les dispositifs de surveillance et d’analyse des risques médicamenteux ; privilégier la pertinence clinique, en faisant évoluer les indicateurs et les pratiques de prescription et mieux utiliser les données et expertises de pharmacovigilance, d’addictovigilance et de pharmacoépidémiologie, associées avec une diffusion plus rapide de ces connaissances vers les pratiques cliniques.
L’analyse des dispositifs actuellement mobilisés en France montre que la prévention de la iatrogénie médicamenteuse repose sur un ensemble déjà dense d’outils réglementaires, numériques, organisationnels, pédagogiques et cliniques. Logiciels d’aide à la prescription et à la dispensation, ordonnance numérique, bilan partagé de médication, programmes conventionnels de pertinence, développement professionnel continu, exercice coordonné en soins primaires, implication croissante des patients, dispositifs de pharmacovigilance et d’addictovigilance ou encore actions des structures régionales de vigilance et d’appui constituent autant de leviers participant à la sécurisation du parcours médicamenteux.
Cette diversité témoigne toutefois de la complexité structurelle du sujet. La iatrogénie médicamenteuse ne peut être réduite à une simple erreur de prescription, de délivrance ou d’administration ni à une défaillance technique isolée. Elle s’inscrit dans un parcours médicamenteux fragmenté, impliquant de multiples prescripteurs, lieux de délivrance, modalités d’administration et systèmes d’information encore partiellement interopérables. Aucun acteur — médecin, pharmacien, établissement, professionnel à domicile, usagers de soins ou système numérique — ne dispose seul d’une vision complète et contextualisée des traitements réellement consommés par un patient.
La iatrogénie médicamenteuse désigne l’ensemble des dommages résultant de l’utilisation des médicaments — qu’ils soient secondaires à un effet indésirable survenant lors d’une utilisation conforme, à une erreur médicamenteuse ou à un mésusage.
L’analyse met également en évidence que la prévention de la iatrogénie médicamenteuse mobilise simultanément les trois niveaux classiques de prévention en santé publique.
- La prévention primaire repose notamment sur la formation des professionnels, les recommandations, les actions de sensibilisation, le bon usage des médicaments et la sécurisation du circuit médicamenteux.
- La prévention secondaire s’appuie sur le repérage précoce des situations à risque et repérer les effets indésirables déjà survenus pour éviter leur aggravation grâce aux outils numériques, aux dispositifs de vigilance, à l’analyse pharmaceutique, au partage d’informations et au signalement des événements indésirables.
- Enfin, la prévention tertiaire vise à limiter les conséquences des événements survenus par l’aide à la prise en charge fournie par les structures de pharmacovigilance, par les retours d’expérience, la coordination des parcours complexes, la déprescription raisonnée et l’accompagnement des patients fragiles ou polymédiqués.
Plusieurs points de vigilance transversaux
– Le premier concerne le risque de confusion entre réduction des volumes de prescription et amélioration de la pertinence clinique. Une diminution quantitative du nombre de médicaments prescrits ne constitue pas en elle-même un indicateur suffisant de qualité ou de sécurité des soins. Certains patients, notamment âgés, polymédiqués ou atteints de pathologies complexes, peuvent nécessiter des traitements multiples pleinement justifiés. La prévention de la iatrogénie ne peut ainsi être réduite à une logique de diminution systématique des prescriptions.
– Le deuxième point de vigilance concerne la tentation de faire reposer la prévention de la iatrogénie sur un acteur unique — médecin, pharmacien, usager de soins ou outil numérique. Les approches trop simplifiées apparaissent insuffisantes face à la complexité réelle des parcours médicamenteux. La sécurité repose au contraire sur une coordination effective entre les différents professionnels, les structures de vigilance, les patients et les outils de partage d’information.
– Le troisième point de vigilance concerne les approches de déprescription lorsqu’elles sont envisagées de manière standardisée ou déconnectée de l’évaluation clinique individuelle. Si la réduction des prescriptions inappropriées constitue un objectif important, la déprescription ne peut devenir une finalité autonome. L’arrêt d’un traitement et parfois remplacement par un produit plus à risque peuvent lui-même exposer à des risques : décompensation, syndrome de sevrage, rupture d’équilibre thérapeutique ou perte de chance.
– Enfin, les outils numériques, indicateurs, référentiels et systèmes d’alerte constituent des aides importantes à la décision mais ne peuvent se substituer au raisonnement clinique, à l’analyse contextualisée de la balance bénéfice-risque, à l’expertise des professionnels ni à la relation avec le patient. Le développement des outils numériques ne doit pas conduire à une déresponsabilisation des acteurs ni à une confiance excessive dans les systèmes automatisés.
Les travaux recensés suggèrent ainsi qu’aucune mesure isolée — réglementaire, numérique ou organisationnelle — ne permettra à elle seule de réduire durablement la iatrogénie médicamenteuse.
Les approches les plus prometteuses apparaissent être celles associant plusieurs leviers complémentaires : formation et information des professionnels, des usagers de soins et des aidants, coordination des acteurs, partage sécurisé et contextualisé des données, implication du malade et des aidants, décision partagée, retour individualisé de données, vigilance sanitaire et articulation renforcée entre sécurité technique du circuit du médicament et pertinence clinique des prescriptions.
La prévention de la iatrogénie médicamenteuse doit ainsi être envisagée comme un enjeu systémique de qualité et de sécurité des soins, nécessitant une approche globale du parcours médicamenteux et une meilleure intégration des acteurs, des données, des organisations et des pratiques professionnelles.
La iatrogénie médicamenteuse en France, Haut conseil de la santé publique, juin 2026











