Une relation privilégiée

N° 255 - Février 2021
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Le temps de l’injection mensuelle d’un antipsychotique à libération prolongée peut être propice à renforcer l’alliance thérapeutique. Illustration avec Ophélie.

Une fois par mois, Ophélie vient à l’hôpital de jour (HDJ) pour une injection intramusculaire de Zypadhera® (olanzapine LP), antipsychotique à action prolongée (Apap). Une surveillance infirmière post-injection de 3 heures est nécessaire pour détecter une réaction de surdosage.

Une étudiante appliquée

Avenante et enjouée, Ophélie, la trentaine, souffre de psychose. Après une hospitalisation suite à un délire de persécution, elle est suivie au Centre médico- psychologique (CMP) et un traitement retard a été institué à l’HDJ. Ophélie vit avec sa mère depuis quelques années. Les deux femmes se plaignent continuellement de nuisances de voisinages, qui se poursuivent au fil du temps, malgré plusieurs déménagements.
Aujourd’hui, pour son injection, Ophélie arrive en retard, une grande valise à la main et vêtue d’une djellaba qui la couvre de la tête aux pieds. Elle s’installe confortablement dans sa chambre, allume son ordinateur portable, éparpille sur le lit des magazines, livres de cours et quelques oeuvres de Shakespeare en anglais. « Je commence une licence d’anglais, je veux passer l’agrégation et enseigner. » La jeune femme explique cependant avoir du mal à suivre les cours et à se concentrer chez elle, car ses voisins la dérangent constamment.
Puis Ophélie sourit, secoue la tête et se recroqueville en chien de fusil sur le lit. Je prends sa tension et prépare le produit tout en lui précisant que je viendrai surveiller ses constantes toutes les demi-heures. Après l’injection, Ophélie soulève le drap et esquisse un bâillement. « Je me suis levée tôt, je me rends tous les matins à 6 heures à la Basilique du Sacré-Coeur pour m’y recueillir tranquillement. »

Voyant mon regard surpris, elle poursuit :
« Votre collègue m’a demandé si j’étais musulmane, à cause de la tenue, mais je suis catholique. Je me sens bien dans cette robe qui cache mon corps, même si je sais que j’effraie parfois les gens, à cause de tous ces attentats terroristes. Pour prier tranquillement, je préfère partir loin de chez moi, pour ne pas être reconnue. »
La présentation d’Ophélie détonne un peu. Dynamique et cultivée, elle se tient éloignée des autres patients chroniques, qui lui renvoient une image de la maladie psychique lourde et invalidante. Elle ne participe à aucune activité thérapeutique, et ne déjeune pas au self avec les autres usagers.

Des mots précieux…

Lorsque je reviens, Ophélie somnole, le visage enfoui dans l’oreiller. Je la réveille doucement et lui pose quelques questions pour écarter un état confusionnel. Je reprends sa tension. Ophélie semble plus fatiguée, elle confie qu’elle n’a pas le courage d’étudier. « En fait, je ne vais presque plus en cours, je n’arrive pas à suivre, et je ne comprends rien à la métrique et à la prosodie de la poésie anglaise… »

Elle soupire. Son masque d’étudiante assidue tombe, elle me montre ses fragilités. Elle aimerait que les bruits s’arrêtent chez elle, pour étudier sans être dérangée. Quand j’essaie d’en savoir un peu plus sur ce vacarme, elle se braque un peu, hésite : « Elles crient, tapent dans les murs, se disputent toute la journée, vous voyez ? C’est comme si elles envahissaient mes pensées pour m’empêcher de travailler, de me concentrer. D’ailleurs j’ai l’impression d’oublier tout ce que j’apprends. »
Je lui apporte un plateau-repas dans la chambre. Un peu plus tard, quand je repasse, elle est au téléphone avec sa mère. Puis, comme son état général est bon et qu’elle paraît parfaitement reposée, je lui propose de se préparer à partir. Nous fixons alors la date du prochain rendez-vous.
« Quand tout cela va-t-il se terminer ? Ça fait des années maintenant que je prends ce médicament, je vais beaucoup mieux, je ne suis pas sûre qu’il faille le continuer…
– Vous pouvez me dire quels sont les effets positifs de l’injection ? Vous devez quand même voir une différence avec ce médicament, non ?
– Oui, vous avez raison, j’ai l’impression que j’arrive davantage à me concentrer, que je suis moins distraite par mes voisins… Mais je vais en parler à mon médecin pour voir si on ne pourrait pas le diminuer.
»
Ce moment de soin, en général bien toléré, permet à l’infirmière d’établir une relation privilégiée avec le malade puisque nous sommes présents à son chevet de manière suivie et continue (1). La parole émerge et nous pouvons l’accueillir « au lit du patient ». Des mots précieux pour tisser une relation de confiance…

1– À lire : Le moment de l’antipsychotique à action prolongée, Santé mentale, n° 197, avril 2015.