A l’abri d’une couverture

N° 207 - Avril 2016
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À 13 ans, Moussa, qui souffre d’autisme, est un ado turbulent qu’il faut souvent canaliser. Un conte musical va l’apaiser et une couverture lui servir de refuge.

À 13 ans, Moussa est un adolescent autiste plutôt fin, avec un visage rond d’enfant sur un corps de jeune homme. D’origine malienne, il vient à l’hôpital de jour deux jours par semaine depuis un an. Le reste du temps, il est scolarisé en Classe pour l’inclusion scolaire (CLIS). Dès son admission, il nous a surpris par son agitation motrice et ses provocations. Souvent, il s’isole pour « faire la toupie », c’est-à-dire tourner sur lui-même en agitant les bras, tout en s’accroupissant et se relevant. Lors du temps informel, Moussa insulte les autres jeunes en riant aux éclats. Il crache son yaourt et sa nourriture à table, « C’est pas bon, c’est du caca! », hurle-t-il en s’esclaffant et en faisant mine de se rincer les dents et de cracher dans son verre.
Moussa a une voix plutôt grave pour son âge, avec un bégaiement tonique qui l’empêche parfois de prononcer les mots. Il met du temps pour former une phrase, mais persévère patiemment jusqu’à se faire comprendre et obtenir ce qu’il veut. Il fait généralement l’enfant, mais peut s’arrêter tout net quand quelque chose l’intéresse. Moussa se montre par exemple très curieux après le visionnage en groupe d’un film sur l’hygiène dentaire. Il est en train de faire le pitre quand soudain il se calme : « Virginie, j’ai une carie… parce que j’ai mis sucre dans mon yaourt ? Et si je me brosse pas les dents… (il hésite)… soir ? Ça va faire trous matin? »
Moussa s’intéresse aussi beaucoup aux tempêtes et aux catastrophes naturelles qui font irruption dans l’actualité. « Et si inondation dans Paris et l’eau jusqu’à la tête?… On va mourir!, crie-t-il mi-horrifié mi-souriant. Mourir tous ? » Il écoute attentivement les réponses et tente de faire des liens avec ce qu’il a vu ou sait déjà. C’est un garçon intelligent et attachant qui semble profiter de ce que nous lui apportons. Mais il n’est pas toujours facile à intégrer dans le groupe.

Chanson douce

Un jour, pendant des vacances, je propose à un petit groupe de jeunes d’écouter Pierre et le Loup (1), dans une salle avec des coussins et des couvertures. « Pierre et Loulou c’est quoi? », demande Moussa, intrigué… Comme je sais qu’il s’agite assez vite et peut perturber à lui tout seul tout le groupe s’il lâche le fil de l’histoire, je l’invite à regarder les illustrations du livret pour le raccrocher au récit. Moussa sait lire, mais il se plonge dans les images du livre. La voix de Gérard Philippe s’élève dans la salle, présente les instruments et les héros du conte. Moussa, après avoir feuilleté le livre et posé quelques questions, s’enroule dans une grande couverture. Il s’y cache et je ne vois plus qu’une couverture en forme de vagues, d’animaux étranges. Il gigote inlassablement comme un ver en sortant de temps à autre un pied, une main, une tête pour surveiller que je suis toujours là, et qu’il peut poursuivre son exploration. De temps à autre, il s’extrait de cette grotte, se penche vers le livret que j’ai toujours en main et regarde attentivement les images du canard, du chat qui essaie de manger l’oiseau et enfin du loup qui sort de la forêt. Il attrape des morceaux de Pierre et le loup et se replonge encore et encore sous sa couverture comme s’il avait besoin de se fondre dans un océan de sensations. La douceur et la chaleur du plaid, l’obscurité semblent l’apaiser. Se cacher puis se découvrir, être avec nous et écouter, puis disparaître et ne plus écouter l’histoire. Ou encore écouter quand même une voix et la musique, sons étouffés par l’épaisseur de la couverture qui permet de faire barrage à ce qui est trop fort ou trop aigu.

Le dessus et le dessous

J’ai l’impression d’accompagner Moussa à travers l’histoire, que je suis ce lien, dans le monde au-dessus de la couverture, avec la voix de Gérard Philippe, la musique de Prokofiev. Puis, quand Moussa a besoin de rentrer dans son monde, dans son corps, le moelleux de la couverture le protège comme un cocon tout en lui permettant de rester à moitié présent avec moi. Moussa écoute la fin de l’histoire, le plaid roulé autour de son corps et la tête qui dépasse. La chute le laisse un peu perplexe : « Le loup il va où? Dans jardin zoologique? C’est où? » J’évoque le zoo du Jardin des Plantes non loin de là. « Le loup il va être fermé dans cage? – Oui. » Moussa souffle, rassuré, comme s’il craignait que le loup ne soit au milieu de nous, dans ce monde étrange du dessus, là où le réel est parfois si différent de ce que l’on peut éprouver bien protégé sous une couverture…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .

1– Pierre et le loup, conte musical de S. Proloviev, Le Chant du monde, 1956, avec la voix de G. Philippe.