Surprise !

N° 206 - Mars 2016
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À 14 ans, Tao intègre l’hôpital de jour. Discret, il se montre cependant très curieux, ouvrant portes et placards, comme s’il cherchait un secret…

À l’hôpital de jour, chaque nouvel arrivant exige un temps d’apprivoisement. Ces temps-ci, nous découvrons Tao, un grand garçon assez costaud de 14 ans. Il souffre d’autisme et n’a jamais fréquenté d’institution, contrairement à la plupart des autres patients. D’origine chinoise, il est d’allure sage et discret. Lors de l’entretien d’accueil avec le médecin, il reste tourné vers la fenêtre et observe l’immeuble d’en face. Il paraît très intéressé par les volets entrouverts. « C’est bientôt fini? », demande-t-il doucement à sa mère. Il l’interrompt parfois pour apporter des précisions ou rectifier. Tao a une petite sœur de 7 ans, Ema, avec laquelle il joue à des jeux de société et regarde la télévision. Vive, elle rit des bizarreries de son frère en jetant des coups d’œil à sa mère pour avoir son approbation.

Voir à l'intérieur des choses …

Le lendemain, Tao arrive à 9 heures et demande tout de suite à sortir dans la cour. Il étudie longuement les jeunes et les immeubles autour de lui. À l’intérieur, il ouvre les portes des armoires, le four de la cuisine, les placards, tout ce qui est caché paraît l’interroger. Face à moi, il fixe mon chemisier. Je comprends qu’il cherche à voir ce qu’il y a en dessous. Mal à l’aise, je mets un chandail pour éviter ces regards curieux. Sa mère nous apprendra plus tard qu’elle a surpris plusieurs fois son fils alors qu’il essayait d’entrer dans la salle de bains pendant la douche de sa petite sœur…
Tao est un adolescent qui questionne le corps des femmes, d’une manière spontanée, comme s’il ouvrait un placard pour voir à l’intérieur. Même s’ils le considèrent comme un enfant, ses parents sont inquiets face à ses comportements peu adaptés. Sa maman nous parle surtout de sa crainte de le laisser faire les trajets seul : elle a peur qu’il s’adresse à des inconnus dans le métro. Elle ne lui fait pas confiance.
Nous proposons à Tao de participer à un atelier pâtisserie. Il participe avec plaisir et nous sommes étonnés par ses capacités d’organisation et sa vitesse d’exécution des consignes. Ce jour-là, nous préparons deux génoises avec de la crème chantilly pour l’anniversaire d’Ismaël, un autre jeune du groupe. Tao rassemble sans difficulté les ingrédients, mélange la pâte et met au four la première génoise. Il reste devant à observer le gâteau gonfler pendant que les autres participants préparent la crème.
Vient ensuite le tour de la deuxième génoise, que, faute de temps, nous sortons un peu trop tôt du four. Contrarié, Tao clame que le gâteau n’est peut-être pas cuit à l’intérieur. « Tu dois le remettre dans le four! », m’ordonne-t-il mécontent. Impossible si nous voulons le déguster pour le goûter d’anniversaire, et puis s’il n’est pas tout à fait cuit, ce n’est pas très grave. Tao s’énerve et répète en boucle : « Le gâteau n’est pas cuit dedans, il faut le remettre dans le four. » Un peu agacés, les adolescents le laissent dire et garnissent la première génoise de chantilly. Il faut ensuite poser délicatement la deuxième sur la crème.
Tao rejoint le groupe, et je pense d’abord qu’il veut nous aider. Souriant, il avance son visage vers la crème, s’arrête juste au-dessus, puis, très tranquillement, ferme les yeux et plonge la tête dans la crème. J’assiste à cela, bouche bée. Ismaël hurle : « Mon gâteau d’anniversaire! Il a mis sa tête dans mon gâteau d’anniversaire! C’est dégoûtant, mon gâteau! » Tao s’esclaffe.
Après cet éclat, nous bricolons un gâteau avec la génoise (peu cuite, avouons-le…) et la crème restante pour calmer les hurlements d’Ismaël.

« C’est interdit, c'est interdit… »

Tao ne commentera pas son geste étrange. Après avoir été vu par le médecin, il ânonne : « C’est interdit de mettre sa tête dans le gâteau, c’est interdit, tu vas arrêter! »
Avec mes collègues, nous passons de l’étonnement au fou rire tant son attitude est incompréhensible (et drôle). Tao a-t-il voulu nous empêcher de manger un gâteau pas cuit en le détruisant devant nous? Était-ce un moyen de tout arrêter? Mon impression est plutôt que Tao voulait voir à travers cette fine couche de crème blanche et aérienne. Débusquer un secret. Un peu comme un petit enfant a envie de toucher les nuages, cette masse cotonneuse parfois si dense qu’on a l’impression qu’on pourrait s’y nicher. Car enfin, comment comprendre toutes ces choses mystérieuses, sans aller y mettre les yeux, le nez, la bouche, les oreilles… et les mains!

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .