41es Rencontres de Saint Alban
« Une psychiatrie sans corps est aujourd’hui une position intenable sinon dangereuse pour les patients, pour les soignants, mais également pour la psychiatrie elle-même » écrivait Pierre Delion en 2010. Il nous paraît d’autant
plus nécessaire de le rappeler qu’aujourd’hui, le corps est devenu le corpsobjet de la science. L’hygiénisme codifié des « bonnes pratiques », le scientisme, le simplisme (un symptôme = un médicament), le refus de la complexité ont le vent en
poupe, pour des raisons de domination idéologique et financière (recueil des données personnelles sur les plateformes, les centres-experts…).
Pourtant, dans l’accueil des personnes en souffrance psychique dans les différents espaces de soins au sein desquels nous travaillons, le corps est là. Corps des patients et corps des soignants se rencontrent, se parlent, se croisent. Corps porteurs de présence, corps habités ou désertés, espace de contact physique et psychique, vecteur – ou non – de rencontre avec l’autre. Lieu d’habitation du sujet, le corps n’est pas une simple collection d’organes et opérer cette réduction c’est passer à côté de la personne.
Dans nos métiers, nous sommes dans l’obligation éthique d’accueillir l’autre dans son entièreté, ce qui implique aussi l’accueil du corps. Tosquelles avait coutume de dire que la psychiatrie n’était pas une branche de la médecine, mais que c’était la médecine qui était une branche de la psychiatrie…
Ce corps, c’est un rapport qui se constitue au fil du développement. Le petit d’homme se rencontre dans le miroir, porté, regardé, parlé par un autre, permettant ainsi la construction d’un corps unifié, désirable et désirant. Cette constitution d’un corps de désir et non plus d’un simple corps d’organes ne se fait pas sans l’autre, son regard et son langage, son attention aimante, son désir.
Mais vivre avec son corps, l’exister, ça ne va pas de soi. Un corps habité, c’est un corps traversé de contacts, de paroles, environné par un monde connu et reconnu, dans lequel il circule. Mais si la décompensation psychotique a provoqué chez un patient une dépersonnalisation, pas étonnant que le corps résonne alors comme absent, déshabité, presque
immobilisé, pesant. « Je suis le lierre, vous êtes le tuteur », « vous les soignants, vous devez être des murs, des portes et des fenêtres », paroles de patients.
Comme soignants, prendre le parti de prendre en considération les patients dans leur unité de personne – corps compris si l’on peut dire – c’est aussi se laisser toucher par ce que disent ces corps, les accueillir comme venant dire quelque chose des existences des sujets qui les incarnent.
La psychose, ça se passe dans le corps. C’est par les sensations corporelles incohérentes des liens familiaux que quelque chose est transmis d’un trauma pris dans la filiation. « Impressions retranchées » dit Françoise Davoine. La bouche du psychotique par sa voix dit une douleur venue d’ailleurs, « car l’homme qui crie sa douleur ne choisit pas la bouche qui nous le dit ». Notre travail, c’est nommer ces sensations qui torturent le corps du patient. C’est un abord de la psychothérapie des psychoses, qui travaille aussi sur les moments où l’Histoire s’affole, broie corps et âme chacun d’entre nous. Car l’idéologie dominante, dans son offensive, ne cherche pas à comprendre quoi que ce
soit de l’existence du sujet réduit à ses symptômes, elle se moque du fait que les gens soient enfermés ou finissent à la rue. Ce n’est pas dit officiellement, mais un pouvoir qui laisse se dégrader notre système de santé à ce point montre bien que ses préoccupations sont ailleurs.
Autre abandon. Si la logique actuelle est de rechercher dans le corps les gènes ou la biologie, paradoxalement, dans les moments paroxystiques, ce corps semble difficile à penser : plus personne, tout le monde s’échappe. Face à des scarifications massives, des violences, de l’incurie importante, quel abord dans le soin ? Plâtrer la totalité du corps pour empêcher les scarifications ? Contentionner les violences ? Laver le corps sale ? Mais qu’en fait-on ?
Tout au long de ces Rencontres, nous vous invitons à venir témoigner et écouter ce travail d’accompagnement et d’accueil, corps compris.
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