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« Comme c'est joli... »

Auteur(s) : Virgine DE MEULDER, infirmière

Nbre de pages : 1

À 70 ans, Yvette, une patiente psychotique, sollicite les soignants de manière incessante avec ses problèmes de constipation… Seuls les groupes thérapeutiques échappent à sa plainte.

Nous sommes lundi, et j’entends le pas un peu traînant d’Yvette qui s’approche de l’infirmerie. C’est un petit pas de vieille dame courbée, qui regarde ses pieds, la tête penchée en avant. Elle tient une feuille à la main, un de ses innombrables morceaux de papier où elle a griffonné des chiffres et des mots et qu’elle me tend tout de go.
« Bonjour c’est moi! dit-elle, d’une voix enjouée.
– Bonjour Madame, vous avez passé un bon week-end?
– Oh, non regardez, j’ai tout noté pour vous, et j’étais aussi aux Urgences, tenez, c’est l’autre papier… alors j’ai fait un caca dur hier, mais aujourd’hui j’ai poussé mais je n’ai pas réussi… j’ai pourtant pris deux Macrogol (laxatif) ce matin et depuis ça travaille là (elle se frotte le ventre). Est-ce que c’est normal?… »
Yvette, 70 ans, est une patiente psychotique, qui présente des idées dépressives et des préoccupations hypocondriaques autour de la sphère anale. Elle vit seule dans son appartement. Tous les quinze jours, elle prend le train pour rendre visite à sa fille handicapée de 30 ans, hébergée dans une maison d’accueil spécialisée. Yvette souffre de solitude depuis le décès de ses quelques amies et réclame une place en maison de retraite pour ne pas mourir « toute seule chez elle ».
Yvette vient au moins deux fois par semaine à l’hôpital de jour (HDJ). Elle bénéficie d’entretiens infirmiers de réassurance et d’un traitement médicamenteux. Elle participe à des groupes thérapeutiques, en particulier peinture et écoute musicale. Ce dispositif l’aide à lutter contre l’angoisse et l’isolement.

Une patiente envahissante

Dans la salle commune, Yvette reprend vertement les patients qui n’ajustent pas correctement leur masque sur le visage puis s’assied en poussant de petits gémissements de douleur.
Elle sollicite de manière incessante les soignants, les médecins et même la cadre du service pour évoquer ses problèmes de constipation, ses douleurs anales dues à des hémorroïdes et sa peur de mourir. Consultés alternativement, deux généralistes lui prescrivent de nombreux laxatifs, qu’elle prend de manière anarchique. Le week-end, elle se présente aux urgences de manière compulsive.
« Nous en avons déjà parlé ensemble, de votre mal de ventre, ce sont vos intestins qui travaillent, c’est le processus de la digestion. Il faut aussi attendre que les deux laxatifs que vous avez pris ce matin fassent effet. Vous avez regardé la télévision ce week-end, vous êtes sortie? »
Comme beaucoup de mes collègues, j’essaie de détourner Yvette de ses préoccupations somatiques et d’échanger avec elle autour de ses activités et de ses habitudes de vie pour mieux la connaître. Chez la personne âgée, l’expression de l’anxiété est souvent indirecte et il est très habituel que les troubles psychiques s’expriment de façon privilégiée, voire exclusive, par le corps plutôt que par la parole. Le vieillissement physiologique peut aussi expliquer ce recours à la plainte somatique comme expression de la souffrance psychologique. Yvette cherche de manière constante la présence rassurante d’un soignant et a besoin qu’on lui répète sans cesse que « tout va bien et qu’elle ne doit pas s’inquiéter ». Parfois, elle évoque Johnny Halliday, son chanteur favori et Laura Smet, sa fille « qui a eu un bébé, c’est super, moi aussi j’aimerais bien être grand-mère! » Puis elle revient bien vite à ses préoccupations somatiques, jusqu’à envahir l’espace du soignant, qui n’a qu’une envie, s’en débarrasser. Difficile de rester empathique et soignant face à Yvette qui nous tyrannise par sa quête insatiable…

Une dimension régressive

Heureusement, il y a les groupes thérapeutiques! Durant un atelier pâtisserie, j’observe le visage concentré d’Yvette, tandis qu’elle malaxe la pâte avec ses mains. Globalement, tout ce qui est manuel semble l’apaiser et la décentrer de sa peur de la mort. Peut-être que lorsque les autres patients «font corps» autour d’elle, elle parvient mieux contenir son angoisse et la mettre à distance… Ou alors est-ce la dimension régressive? Yvette paraît captivée par les diverses activités, elle s’émerveille comme une petite fille face à l’objet créé. En dessin, elle se concentre sur son mandala sans trop déranger les autres. Souvent, lorsqu’elle a terminé une peinture, elle la montre fièrement. « Vous avez vu comme c’est joli! Que c’est beau! », hurle-t-elle en brandissant son œuvre. Un enthousiasme bruyant, et là encore, envahissant, mais réconfortant!…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adultes, Association de santé mentale de Paris 13e .

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