Pourquoi certains thérapeutes obtiennent-ils de meilleurs résultats que d’autres ?

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Dans l’ouvrage Les Compétences du psychothérapeute, William R. Miller et Theresa B. Moyers mettent en lumière un facteur souvent sous-estimé : le rôle décisif du clinicien lui-même. Questions à Emeric Languérand, psychologue et traducteur français de l’ouvrage.

Comment est né cet ouvrage ?

Les Compétences du psychothérapeute (traduction de Effective Psychotherapists de William R. Miller et Theresa B. Moyers) s’inscrit dans une trajectoire ancienne, qui remonte aux débuts de la carrière de William R. Miller (1) dans les années 1970. Formé initialement dans un contexte dominé par les approches comportementales, il découvre de manière presque fortuite les travaux de Carl Rogers, à travers l’enseignement de Sue Gilmore. Cette rencontre va être déterminante. Il va le mesurer directement dans ses premières expériences cliniques, notamment en alcoologie où, faute d’outils spécifiques, il mobilise les compétences rogériennes pour entrer en relation avec les patients.

Très rapidement, une tension semble se dessiner entre deux modèles :

  • Des techniques structurées visant à modifier les comportements
  • Une approche centrée sur la personne, mettant l’accent sur la qualité de la relation.

Cette tension est en fait plus apparente que réelle. Miller a en effet observé comment des thérapeutes comportementales efficaces faisaient preuve de qualités interpersonnelles allant bien au-delà de l’application d’une quelconque technique. 

C’est dans ce contexte qu’émerge une question centrale : qu’est-ce qui, dans la pratique du thérapeute, favorise réellement le changement ? Un premier constat s’impose alors : la seule nature de l’intervention ne suffit pas à répondre à la question. Les premières recherches empiriques de Miller révèlent qu’à techniques égales, les résultats varient fortement selon les thérapeutes, en particulier selon leur niveau d’empathie. Cette interrogation donne naissance à l’entretien motivationnel. Puis, plus tardivement, c’est cet ouvrage (Les Compétences du psychothérapeute) qui voit le jour, constituant une forme de retour réflexif sur l’ensemble de ces travaux.

En quoi consiste « l’effet thérapeute » dans le processus thérapeutique ?

L’« effet thérapeute » désigne l’ensemble des facteurs liés au clinicien qui influencent l’efficacité d’une psychothérapie, indépendamment de la méthode utilisée. Il s’agit d’un phénomène documenté depuis plusieurs décennies qui montre que les différences d’efficacité entre deux thérapeutes appliquant les mêmes techniques sont principalement associées aux compétences relationnelles du praticien. Comme cela a été mis en évidence dans les travaux sur l’entretien motivationnel, l’attitude du thérapeute influence directement les processus internes du patient, notamment son engagement dans le changement. Bien évidemment, l’empathie perçue, la qualité de l’écoute réflective ou encore le positionnement non confrontant contribuent à créer un climat propice à l’exploration et à la résolution de l’ambivalence. Pourtant, au-delà de ces compétences connues, William R. Miller et Theresa B. Moyers mettent également l’accent sur les capacités d’acceptation, de regard positif inconditionnel, d’authenticité, de focalisation, d’évocation ou encore celles favorisant les espoirs et les attentes à l’égard de la thérapie. 

À l’inverse, certaines attitudes – confrontation, directivité excessive, absence d’ajustement – peuvent générer des réactions de résistance, de « discordance », c’est-à-dire des phénomènes interpersonnels qui entravent le processus thérapeutique au point de le rendre délétère. Cet ouvrage met ainsi à mal le lieu commun qui postule la non-nocivité de l’intervention psychothérapeutique. Les auteurs soulignent, données probantes à l’appui, à quel point l’absence de compétences interpersonnelles peut être nocive pour la santé du patient. 

L’« effet thérapeute » ne se limite donc pas à un savoir-être empathique : il implique une capacité à mobiliser des compétences relationnelles spécifiques pour activer les processus thérapeutiques.

Comment acquérir les compétences essentielles pour devenir un thérapeute véritablement efficace ?

L’un des apports majeurs de cet ouvrage est de montrer que ces compétences ne relèvent ni d’un trait de personnalité, ni d’un talent inné, mais d’un apprentissage structuré.

Toutefois, la formation théorique seule est insuffisante. Les données sont claires : participer à une formation peut donner le sentiment d’avoir acquis une compétence, sans que celle-ci soit effectivement intégrée dans la pratique. L’enjeu est donc celui de la pratique délibérée : un entraînement ciblé, progressif, centré sur des compétences spécifiques.

Ce processus repose sur plusieurs leviers :

  • L’observation de sa pratique, notamment à partir d’enregistrements ;
  • Le feedback (retour) externe, en particulier en supervision ;
  • Le travail itératif sur des compétences ciblées ;
  • La capacité à ajuster ses interventions en fonction des réactions du patient.

À cet égard, le développement des compétences du thérapeute peut être rapproché de celui d’autres expertises complexes : comme un musicien ou un sportif, le clinicien progresse par l’entraînement, la correction et la répétition. Cette perspective est développée dans la préface de l’édition française de l’ouvrage, où le parcours du thérapeute est envisagé comme un processus développemental.

Comment est structuré cet ouvrage ?

L’ouvrage est organisé en trois grandes parties. La première est consacrée à la mise en évidence de l’« effet thérapeute » et à son importance dans l’efficacité des interventions, au-delà des modèles théoriques.

La deuxième partie constitue le cœur de l’ouvrage : elle décrit les différentes compétences du psychothérapeute. Chaque chapitre est structuré de manière systématique, avec une définition précise de la compétence, sa distinction d’avec des qualités personnelles, ses modalités de mise en œuvre, des exemples cliniques et un état des connaissances scientifiques.

Enfin, la troisième partie est dédiée au développement des compétences présentée dans la partie précédente. Elle aborde les conditions de leur acquisition, le rôle de la supervision et la nécessité d’intégrer ces dimensions dans l’évaluation des pratiques professionnelles.

À qui s’adresse cet ouvrage ?

Cet ouvrage s’adresse bien sûr aux psychothérapeutes – psychologues, psychiatres – mais son champ est plus large. Il concerne l’ensemble des professionnels engagés dans une relation de soins ou d’aide : infirmiers, infirmiers en pratique avancée (IPA), travailleurs sociaux, éducateurs ou encore médecins.

À cet égard, il entre particulièrement en résonance avec les formations en soins infirmiers, dont l’ADN repose historiquement sur les travaux de Carl Rogers. En effet, si les principes rogériens sont souvent présents dans la formation initiale, cet ouvrage permet d’aller plus loin en les inscrivant dans une perspective empirique et opérationnelle : il ne s’agit plus seulement de « savoir être », mais de comprendre comment ces compétences influencent concrètement les processus de changement et comment les développer de manière structurée.

Au-delà de la psychothérapie, cet ouvrage propose ainsi une réflexion transversale sur la relation d’aide : comment accompagner efficacement une personne dans un processus thérapeutique, en articulant compétences relationnelles et stratégies d’intervention.

1– Professeur émérite de psychologie et de psychiatrie, connu pour ses recherches en addictologie. Il est notamment à l’origine de l’entretien motivationnel (EM), pratique relationnelle valorisant l’autonomie. L’EM peut se révéler efficace pour soutenir la motivation au changement de patients atteints de divers troubles psychiques.

Miller W. R., Moyers T. B., trad. fr. d’Emeric Languérand, Les Compétences du psychothérapeute, Ed. Interéditions, coll. Soins et Psy, mars 2026, 34,00 €