« Je dois parler à quelqu’un »

N° 262 - Novembre 2021
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Qui sont ces jeunes qui contactent le service Nineteen ? Comment se passe leur premier entretien et vers quels soins psychiatriques sont-ils orientés ?

J’ai rejoint en juillet dernier l’équipe de Nineteen (1), un accueil de première ligne pour des adolescents et jeunes adultes en souffrance psychique. Premières observations…

Une fragilité touchante

Le premier contact a lieu par téléphone. Pour entrer en relation de manière neutre, je prends d’abord leur nom, prénom et âge. Puis j’aborde la raison de leur appel, et les mots se font alors hésitants. Un jeune confie qu’il est déprimé ou a perdu son travail. Un autre explique qu’il a besoin de « voir un psychologue », qu’il « a des problèmes pour aller en cours », ou « traverse une rupture amoureuse douloureuse »… Souvent, les problèmes de sommeil et de poids arrivent au premier plan. J’explique rapidement le fonctionnement de Nineteen, et leur indique que je vais les recevoir une première fois pour un accueil infirmier. S’ils acceptent, un rendez-vous est trouvé dans la semaine.

En moyenne, cet entretien dure une heure. Je les reçois dans un bureau Nineteen au sein du CATTP du secteur. Ce sont des locaux plutôt modernes, avec des espaces de consultation à l’étage, loin du bruit. Comme l’adresse est difficile à trouver, je vais souvent chercher le jeune dans la rue. Nous faisons alors connaissance dehors, sans masque, le téléphone à la main. Jogging, baskets, cheveux teints en rose ou coiffure négligée, visages poupons ou au contraire regard creusé par les cernes…, les styles varient, mais tous me paraissent vulnérables et touchants.

« Je suis quelqu’un d’autre… »

Nous nous rendons ensemble dans le bureau. Avant de commencer, je me re-présente. Quand le jeune ne dit rien, je m’appuie librement sur un modèle « maison » de premier entretien. Il s’agit de recueillir les renseignements administratifs, familiaux, médicaux : antécédents de consultations en psychiatrie (avec des psychologues, psychiatres, hospitalisation, tentatives de suicide…) consommation de toxiques, puis les éléments cliniques : signes de dépression, hypomanie ou délire. J’ai à ma disposition différentes échelles pour évaluer l’état psychique. L’autoquestionnaire PQ-16 (pour Prodromal Questionnaire, [2]) vise ainsi à repérer les symptômes psychotiques précoces. « Avez-vous senti des odeurs que les autres ne pouvaient pas sentir ? ; Entendez-vous des sifflements, bruits, chuchotements que vous êtes le seul à percevoir ? ; Mélangez-vous le réel et l’imaginaire ? ; Avez-vous l’impression que votre corps a changé ?… » Ces formulations permettent aux jeunes d’évoquer des ressentis bizarres. Beaucoup se disent soulagés de pouvoir simplement cocher « vrai » ou « faux » par rapport à leurs expériences sensorielles étranges, qu’ils n’auraient jamais osé aborder spontanément, de peur d’être pris pour « un fou ».

L’écoute, le regard, la posture, l’ambiance font qu’un entretien est toujours différent d’une personne à une autre. Des jeunes s’écroulent sur le bureau, la tête entre les mains, d’autres pleurent. Certains semblent détachés, d’autres peinent à s’exprimer. Ce jeune violoniste, qui fume 10 joints par jour, m’explique qu’il n’a jamais eu de rapports sexuels avec une fille ; cette jeune étudiante brillante en marketing a fumé une fois « pour voir » et a été terrifiée par « un bad trip » ; cette ado de 16 ans se scarifie et entend la voix de sa grand-mère décédée la nuit ; ce jeune migrant mineur isolé parle aux djinns ; depuis une agression par plusieurs jeunes, cette jeune Syrienne fait des cauchemars toutes les nuits ; cette jeune serveuse a l’impression « d’être quelqu’un d’autre » et « pas dans son corps depuis toujours » ; ce jeune boulanger se réveille la nuit parce qu’il a la sensation qu’on le touche depuis qu’il a arrêté le cannabis… Chaque histoire est une rencontre…

Tous partent avec une proposition d’aide ou de soins : un rendez-vous médical dans 15 jours/1 mois, les coordonnées de psychothérapeutes, d’une association… Ce qui suppose d’avoir un solide réseau ! Entretemps, je propose toujours de revoir le patient s’il le souhaite.

L’objectif de Nineteen est ainsi de permettre aux jeunes d’accéder plus facilement aux soins psychiatriques, tout en maintenant leur intégration dans leur milieu amical, professionnel, familial.

1– Nineteen est une structure d’évaluation précoce, de diagnostic et d’orientation, destiné aux jeunes de 16 à 25 ans résidant dans le XIXe arrondissement de Paris. L’équipe est joignable tous les jours de 9 h 30 à 17 heures.
2– Destiné aux adolescents et jeunes et jeunes adultes, cet auto-questionnaire en 16-items permet le repérage des situations à risque d’évolution vers la psychose. Voir Validation d’une version française du 16-items Prodromal Questionnaire (fPQ16) chez des adolescents et jeunes adultes consultant en psychiatrie, F. Lejuste et al., EM Consult, 16/04/202.