Elle n’avait qu’un mot à la bouche : « sortir d’ici »

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Au cours de ses visites dans les unités de soin psychiatrique, Vanawine Sylviery, médecin généraliste, est douloureusement confrontée au vécu des patients « enfermés » dans un environnement souvent peu accueillant. Pourtant l’espoir et la pulsion de vie persistent comme en témoigne ce petit livre intitulé « L’homme qui voulait être heureux », abandonné sur la table de chevet d’une chambre délabrée …

Je frappe à la porte.
– « Ou-oui ?« 
– « Madame S ? C’est le médecin généraliste ».
J’attends qu’elle vienne m’ouvrir. C’est la troisième fois en deux semaines que je vais me présenter à elle. La première fois, j’ai bien cru qu’elle allait me frapper. Elle était furieuse. Pas furieuse contre moi, furieuse d’avoir été hospitalisée. Furieuse contre sa famille, contre les soignants, contre tous ces gens qui se mêlaient soudain de sa vie et qui la séquestraient ainsi loin de ses repères et de ses habitudes, loin de son foyer et des siens. Sans que rien ne lui apparaisse comme justifié. J’ignore si elle se souvient d’avoir été menaçante envers sa famille. Si elle garde encore une trace en elle de son comportement précédant l’hospitalisation à la demande d’un tiers. Ce qui est certain c’est qu’elle n’avait qu’un mot à la bouche : « sortir d’ici ». Et que, réalisant rapidement que je n’allais pas accéder à sa demande, elle s’est approchée vivement de moi en vociférant. J’ai quitté la chambre avant qu’elle ne se décide à me frapper comme la jeune infirmière à qui elle avait décoché un méchant coup de pied le matin même.

« Elle était furieuse. Pas furieuse contre moi, furieuse d’avoir été hospitalisée. »

Forte de ces expériences, j’aborde sa chambre avec prudence et respect, et fait de mon mieux pour qu’elle ne sente pas « intrusée ». Je n’ouvre donc pas la porte. J’attends qu’elle me laisse entrer. La clé tourne dans la serrure sécurisée et le visage suspicieux de Madame S. paraît dans l’encadrement de la porte.
« Bonjour Madame S. Je suis le Docteur Sylviery, le médecin généraliste. Acceptez-vous de me consacrer un moment ?« 
– « Oui oui oui oui oui, bien sûr, bien sûr, entrez ».
– « Vous souhaitez que nous restions dans votre chambre ? Autrement nous pouvons allez dans le bureau infirmier ».
– « N-non non non, entrez entrez ».
Elle s’empresse de remettre sa chambre en ordre, fait son lit.

Le lino brunâtre…

Sa chambre est l’une des pires de l’unité. L’abominable linoleum qui la tapisse est maculé de traces aux couleurs louches, et se décolle par endroit, de même que les carreaux du plafond. La lumière entre à peine par une vitre salle qui donne sur le mur d’en face. En la voyant s’affairer ainsi pour me rendre l’endroit plus présentable, je suis un peu émue. J’éprouve une part de honte pour les conditions d’accueil de nos patients déjà si brutalisés par les circonstances de leur arrivée. Et je suis touchée par l’attention qu’elle porte soudain à m’accueillir dans son espace à elle pour discuter. Elle va chercher l’unique chaise, dans le coin de la pièce, pour la placer à ma disposition en face du lit. Je la remercie et m’assois en face d’elle. Je déroule les questions habituelles : médecin traitant, antécédents, vaccins, allergies, dépistages… Elle me répond, avec un empressement nerveux qui la pousse à bégayer plus ou moins selon les questions, et une obstination à nier le moindre problème, le moindre antécédent.

« J’éprouve une part de honte pour les conditions d’accueil de nos patients déjà si brutalités par les circonstances de leur arrivée. Et je suis touchée par l’attention qu’elle porte soudain à m’accueillir dans son espace à elle pour discuter ».

« J’ai pas de problèmes. Je vais très bien. Je veux rentrer chez moi. Quand est ce que je sors ?« 
– « Je comprends. Madame, vous savez, moi je n’interviens pas dans la décision de sortir ou non. Vous êtes ici, et moi je suis généraliste, et je vous propose des soins ou de l’aide pour certaines choses, comme les dépistages ou les vaccins, et je suis disponible pour vous si vous avez des douleurs, des problèmes digestifs… Mais vos soins psychiatriques et la question de la sortie, c’est avec votre psychiatre qu’il faut en discuter.« 

Le mot psychiatre agit comme un détonateur. Bégayant plus que jamais, elle replonge dans la colère d’être ici et l’exigence d’être libérée du service. Elle m’est désormais imperméable et il faudra revenir. Je songe à l’empressement avec lequel elle m’a accueillie, à cette façade qui visait peut-être à me convaincre, moi, qu’elle pouvait rentrer. Mais je ne suis pas le psychiatre. Une phrase que je dois souvent répéter ici… Il me faudra encore une semaine avant de pouvoir l’examiner.

Les gouttes d’eau qui font déborder le vase…

Et puis, quelques mois plus tard, alors qu’elle était devenue en apparence plus docile et plus cordiale avec nous, qu’elle me souriait lorsque je la croisais… elle s’est enfuie. Et jusqu’à ce jour, personne n’est parvenu à la rattraper : même sa famille a refusé de coopérer lorsque l’équipage est arrivé.

Je regrette qu’elle soit ainsi livrée à elle-même avec sa folie. Et pourtant, je comprends. Je comprends qu’elle cherchait ses repères et que l’hospitalisation l’en avait privée. C’est difficile d’être aux prises avec ce déracinement soudain, lorsque l’on est aussi aux prises avec la maladie mentale. Alors, le linoléum brunâtre, les toilettes qui ne fonctionnent plus, les repas insipides et indigestes, et jusqu’à cette fuite dans le plafond laissant passer les gouttes de pluie, les gouttes d’eau qui font déborder le vase déjà plein de Madame S.

Un autre jour, devant une autre porte, personne n’a répondu lorsque j’ai frappé. J’ai ouvert, la chambre était vide. Les murs cloqués. Le lino décollé. Le plafond percé. Le sol taché. Le lit défait. Une bassine sous la fenêtre pour recueillir l’eau de pluie. Et pour seule trace de son occupant, il y avait un livre abandonné sur la table de chevet. « L’homme qui voulait être heureux » (1).

Je suis sortie, abattue, terrassée par le constat cynique que cet environnement ne joue pas en la faveur de mes patients. Émue par ce petit bout d’espoir, cet élan de pulsion de vie qui persiste cependant, et dont témoignait ce petit livre bariolé.

Vanawine Sylviery
Médecin généraliste

1– Laurent Gounelle, L’homme qui voulait être heureux, Pocket, 2021.