« J’habite pleinement mon métier d’infirmier en psychiatrie… »

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À la question «  pourquoi la psychiatrie ?  », Loïc Rohr, infirmier depuis plus de dix ans, marque un temps d’arrêt, comme cueilli par ce qu’il considère aujourd’hui comme une évidence. Retour en arrière pour explorer ce qui guide sa vie professionnelle et donne du sens à son engagement. Un portrait publié dans le numéro d’avril 2021 de la revue Santé Mentale.

Du plus loin qu’il s’en souvienne, Loïc Rohr dit avoir toujours eu « le goût des autres ». Adolescent, il prête souvent son oreille aux douleurs existentielles de ses amis. Il sait écouter. « Un bon début », explique-t-il en souriant. Le baccalauréat en poche, il « entre en soins », et débute sa formation d’infirmier, curieux d’intégrer un monde professionnel qui lui semble « ouvert » et porteur de valeurs humanistes qui lui parlent. 

Les premiers pas

Durant ses trois années de formation, Loïc découvre peu à peu, lors de ses stages (1), les nombreuses facettes d’une discipline qui le questionne : la psychiatrie. Lui qui se dit « rationnel », « porté par la science », doit faire face aux errements du psychisme. « Il faut alors tâtonner, expérimenter, tenter, se risquer à la relation. Cela nous expose, nous coûte parfois car rien n’est jamais acquis, mais cet inconfort stimule et nous permet de toucher le cœur du soin. » Durant cette période, Loïc se souvient avoir vu un reportage sur les Unités pour malades difficiles (UMD). « Quand on a 20 ans, l’extrême, le danger, peuvent séduire car ils riment avec aventure, adrénaline et excitation. Ce que je découvre, de façon bien puérile, me donne, aussi d’une certaine façon, envie d’en savoir plus ». Une direction se dessine et il saura la prendre.

Diplômé en 2010, Loïc travaille un an en psychiatrie adulte au Centre hospitalier de Saint-Cyr au Mont d’Or (2). En 2011, une opportunité se présente : l’UMD du Vinatier, à Bron, ouvre ses portes et recrute. « Je me souviens que le moindre pas de côté du patient entraînait aussitôt une réponse sécuritaire. Au final, la violence était sur-contenue, empêchant toute élaboration clinique au profit de mesures sécuritaires. Dans cet univers “carcéral”, je ne voyais pas le soin, celui qui participe à sauvegarder la dignité des hommes et leurs droits. » Au bout d’un an, Loïc refuse d’endosser un rôle qui ne correspond en rien à celui qu’il souhaite défendre. « Ma perception du soin en psychiatrie, certes naissante, méritait vraiment que je m’intéresse à elle, que je la nourrisse, que je casse un moule que l’on voulait m’imposer. Pour cela, je devais aller voir ailleurs, écouter, observer, apprendre de mes pairs mais aussi des patients, lire et me former. Une ligne de conduite qui ne m’a plus jamais quitté. »

« Pour ne pas recourir aux mesures coercitives, il suffit parfois de réinvestir, simplement, la relation, principe actif du soin, d’habiter totalement son rôle propre, d’être là, ouvert et disponible pour favoriser la rencontre avec l’autre, le considérer. »

Redonner du sens au soin

2012, c’est donc le retour dans l’unité psychiatrique adulte de ses débuts. Loïc « veut que les choses bougent ». Il intègre un groupe de réflexion de « recherche en soins infirmiers » (3), et découvre alors un « monde des possibles », insoupçonné, dont il va se saisir. Il s’imprègne des concepts et des travaux des cliniciens référents en la matière dont il est loin d’être familier. « Questionner ma pratique était pour moi une nécessité. Les usages autour de la contention et de l’isolement du patient quand la situation de soin se complique et se dégrade m’interpellent. Les alternatives existent et jouent un rôle préventif déterminant. Pour ne pas recourir aux mesures coercitives, il suffit parfois de réinvestir, simplement, la relation, principe actif du soin, d’habiter totalement le rôle propre infirmier, d’être là, ouvert et disponible pour favoriser la rencontre avec l’autre, le considérer. Mettre en actes.»

Loïc sait que redonner du sens au soin, c’est aussi retrouver le plaisir du soin. Ce sens, il le nourrit constamment. Au fur et à mesure qu’il enrichit son expérience clinique, épaulé par ses pairs, en formation ou seul, en introspection, il acquiert de la légitimité. Son positionnement professionnel et personnel lui ouvre de nouvelles portes et l’encourage à témoigner de sa pratique et la transmettre à son tour. En 2018, il intègre un groupe d’experts à la Haute Autorité de santé (HAS) (4), intervient auprès d’étudiants en soins infirmiers mais aussi de pratique avancée et lors de colloques. Il publie et poursuit ses recherches au sein du GRSI. Son sujet l’habite et l’actualité ne le dément pas : il faut oeuvrer encore et toujours pour un moindre recours à l’isolement et la contention. Humaniser la psychiatrie n’est pas un luxe.

La force du rôle propre

Loïc voulait également découvrir la psychiatrie de secteur. Depuis quelques mois, il a rejoint l’équipe du Centre médico-psychologique (CMP) de Lyon- Mont d’Or. Là encore, c’est pour lui, chaque jour, « le combat du rôle propre »,  celui qui donne à l’infirmier la liberté d’entreprendre, d’innover, de construire, face à un carcan administratif parfois assez dissuasif…

Aujourd’hui, Loïc habite pleinement son métier d’infirmier en psychiatrie. Tout à la fois clinicien, chercheur, expert, formateur, il s’épanouit. Pourquoi la psychiatrie ? « Cette discipline m’a révélé à moi-même, à la façon dont je voulais exercer mon métier. Soigner dans le respect de l’autre, être à la fois humble et ambitieux dans mes choix et sincère dans ma ligne de conduite, savoir résister à la routine, ne jamais faillir, toujours remettre en question ce que je fais et pourquoi je le fais, sans oublier de transmettre. »

L’artisan et son oeuvre

Loïc se qualifie d’« artisan du soin ». Tous les jours, il peaufine son ouvrage pour le rendre plus beau, plus juste et au plus près des besoins des patients. Une exigence qu’il retrouve chez lui quand, loin de l’univers psychiatrique, pour son plaisir, il travaille le bois pour en faire des objets à la fois beaux et utiles. N’est-ce pas l’oeuvre qui fait l’éloge de l’artisan ? À tout juste 34 ans, Loïc Rohr a de beaux jours devant lui pour continuer, curieux du lendemain, à la construire.

Bernadette Gonguet, Journaliste

Notes

1- Urgences psychiatriques, unité d’entrée adulte, pédopsychiatrie, unité de longue évolution psychiatrique.
2- Unité de psychiatrie adulte Hélianthe, Centre hospitalier de Saint-Cyr au Mont d’Or.
3- Groupe de recherche en soins infirmiers (GRSI) créé en 2006 par Jean-Paul Lanquetin, ISP, praticien chercheur, hôpital Saint-Cyr au Mont d’Or .
4- Développement de nouveaux indicateurs de Qualité et de Sécurité des Soins en Santé Mentale concernant les pratiques d’isolement et de contention, les soins somatiques en établissement psychiatrique et la coordination ville/ hôpital, Haute Autorité de santé, 2019.