Que le spectacle commence!

N° 181 - Octobre 2013
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Impulsifs, brutaux, Aymeric et Ahmet déstabilisent le groupe « jeu scénique ». Comment travailler avec des adolescents agités et provocateurs ?

À l’hôpital de jour, le groupe « jeu scénique » est pour moi l’un des plus difficiles à animer, car il me confronte à des adolescents agités et provocateurs et surtout, à leur violence destructrice. Avec mon collègue psychologue, nous y accueillons quatre jeunes dont Aymeric et Ahmet, tous deux psychotiques, géants, massifs, toujours en train de s’aiguillonner, parfois jusqu’à la bagarre. Ils sont dans une relation de séduction avec autrui mais quand l’attachement survient, ils détruisent le lien. Deux fauteurs de troubles pas faciles à manœuvrer… Participent aussi Idriss, un jeune garçon très lisse qui cache une profonde mélancolie derrière un visage plutôt avenant et Héloïse, une jeune femme persécutée et très délirante autour de thèmes érotomaniaques et sexuels.

« Je veux pas jouer… »

Ce jour-là, avant même le début de la séance, Aymeric et Ahmet entament une course-poursuite dans les couloirs. En entrant dans la salle, ils se jettent sur les chaises en riant et Aymeric chante à tuetête des grossièretés qui font beaucoup rire Ahmet et Idriss. Mon collègue est obligé de crier pour se faire entendre, il leur demande de se calmer pour pouvoir commencer. Nous leur présentons le dispositif : lecture d’un chapitre de Poil de Carotte, de Jules Romain, qu’ils pourront ensuite interpréter très librement. Les jeunes sont plutôt silencieux. Ahmet lâche : « Moi, j’aime pas Poil de Carotte. » Idriss renchérit : « C’est un garçon maltraité par sa famille. » Je le regarde, il hausse les épaules. Sa mère est alcoolique et alitée et son père plutôt absent. Je n’ai aucun mal à l’imaginer chez lui dans le rôle d’un Poil de Carotte obéissant et malmené. Je commence la lecture et ils m’écoutent assez attentivement jusqu’à la fin : « Poil de Carotte est désigné par sa méchante mère pour fermer la porte du poulailler dans le noir alors que ses aînés, Félix et Ernestine, refusent de le faire. Poil de Carotte le fait la peur au ventre et revient dans l’indifférence générale. Pire : sa mère décide que c’est lui qui fermera désormais la porte du poulailler tous les soirs. »
Aymeric, qui est très intelligent, résume le texte de manière assez juste. Vient le moment délicat de choisir les rôles. Ahmet s’exclame : « Je ne veux pas jouer, c’est nul. » Idriss suit : « Moi non plus. » Aymeric, lui, est partant pour incarner Poil de Carotte. Je me tourne alors vers Héloïse. « Moi je veux faire la poule », répond-elle, avec un grand sourire ravi, un peu narquois. Ahmet choisit alors d’être Félix, le frère aîné. Idriss ne veut surtout pas interpréter la mère. Je lui propose de jouer le père, ce qu’il accepte. Cet échange se déroule dans une belle cacophonie.
Les adolescents se lancent et Poil de Carotte (Aymeric) s’associe illico avec Félix (Ahmet) pour insulter le père (Idriss) qui leur demande vainement de fermer le poulailler. S’ensuit un déchaînement de violence, Ahmet proposant de « tordre le cou à toutes les poules ». Aymeric et lui se mettent alors à « étrangler » furieusement des animaux imaginaires… Héloïse arpente l’autre bout de la scène en caquetant comme si de rien n’était. Je lui fais remarquer le battage à côté d’elle, du coup elle s’arrête, s’assied et attend. Idriss aussi regarde en spectateur cette scène de carnage totalement surréaliste. Je propose à mon collègue de l’interrompre, complètement effarée par cette brutalité, cette pulsionnalité. Je me sens aussi en colère contre Héloïse, qui joue un rôle humiliant pour une jeune femme… Elle le remarque et clame, provocatrice, qu’elle aime « faire la poule ». Elle fait un mauvais jeu de mots, très excitée par le fait de prononcer des mots grossiers, « pute », « poule ».

Après le chaos

Lors du post-groupe, nous échangeons beaucoup. Mon collègue aime associer, faire des hypothèses et surtout ramener ce qui se noue au couple parental que nous formons lui et moi. J’apprends beaucoup, même si je ne partage pas toujours ses points de vue. Lui est partisan de laisser les choses se dérouler. Moi, je limite les adolescents, je les secoue, je tente de redonner forme humaine à tout ce magma… Tout au long de l’année, nous avons tenté d’amener Aymeric et Ahmet à apprécier autre chose que les éruptions de violence, les insultes, les coups… Héloïse et Idriss ont pris de l’épaisseur et se sont autorisés à exister face à eux. Chacun a progressé, cahin-caha, et parfois, après le chaos et la fureur, ont émergé de très jolies choses…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .