Entre deux activités…

N° 183 - Décembre 2013
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Comment occuper les temps morts à l’hôpital de jour pour adolescents ? Un jeu de mime constitue une bonne médiation pour partager un moment ludique.

À l’hôpital de jour pour adolescents, chaque soignant prend en charge, par roulement, les moments « d’inactivités ». Il s’agit d’assurer une forme de permanence pour des jeunes désœuvrés entre deux plages dans leur emploi du temps, ou qui quittent leur groupe ou leur classe avant la fin. C’est un temps assez difficile à gérer pour la plupart d’entre nous, parce que nous sommes confrontés à l’attente et au vide, et aussi que certains jeunes, moins contenus, vont facilement s’ennuyer, s’exciter et parfois exploser d’angoisse.

Qui veut en faire partie ?

Plutôt que de subir une forme de passivité, j’ai donc inventé une façon d’occuper ce temps, que je partage avec Will, psychomotricien, chaque mercredi matin. Ce jour-là, des jeunes se croisent entre les groupes nature, arts plastiques et vidéo. Nous attendons qu’ils soient installés dans leurs salles, puis, de 10 h 30 à midi, six et huit adolescents restent avec nous. Trois d’entre eux sont des jeunes très régressés. Ils ne savent pas lire et parfois à peine parler. Il fallait donc leur proposer une médiation à la fois simple et souple. Nous avons pensé au mime, un travail sur le corps, qui fait intervenir des facultés de compréhension, d’attention. Il stimule aussi les interactions, le plaisir et la créativité. Depuis quelque temps, nous proposons donc à nos « habitués » une partie de « Pouet pouet », un jeu de cartes basé sur des dessins, accessible aux non-lecteurs (jeu de la marque Djeco, à partir de 5 ans).

« Je n'y arrive pas… »

Will et moi nous installons pour jouer. Myriam nous rejoint la première. À 16 ans, cette adolescente ne s’exprime que par quelques mots comme « a faim », « pipi », « Iginie » (pour Virginie). Jénaro et Marine la suivent. Will distribue à chacun une carte : « Qui veut commencer ? – Moi », répond Myriam qui, comme toujours, montre sa carte à tous au lieu de la cacher. Je lui demande de dissimuler sa carte et de mimer ce qu’elle voit.
Myriam prend un long moment, puis éclate de rire : « Ache, ache ! » « Non, Myriam, reprend Will, tu ne dois pas parler, tu dois faire le cri de ton animal. » Myriam réfléchit et murmure quelque chose entre « meuh » et « mêêê ». « Mêêêêê mêêêê », entonne aussitôt Jénaro à tue-tête sans s’arrêter. Il faut à nouveau réexpliquer. « Alors, Jénaro, quel est l’animal qui fait meuh ? » Il réfléchit et quand enfin il prononce le mot « vache », Myriam, qui regarde ailleurs, ne l’entend pas. Il faut demander à Myriam d’écouter et à Jénaro de répéter pour que la jeune fille puisse valider la réponse, ce qui est souvent très long…
C’est au tour de Marine. À l’aise à l’oral, cette jeune fille ne sait pas lire et éprouve de grandes difficultés à se mouvoir. Elle se lève, se gratte la tête, rit un peu trop en regardant ses pieds : « Je n’y arrive pas, non, c’est pas la peine, c’est trop compliqué pour moi, je ne veux pas. » Will l’encourage, la rassure, amorce le mouvement avec elle. De mon côté, je surveille Myriam et Jénaro, afin de maintenir leur attention pour le moment où Marine trouvera enfin son geste !
Observer et se concentrer celui qui mime est compliqué pour ces jeunes à l’attention flottante et qui se laissent vite happer par le bruit ambiant. Justement, Marilyn sort de classe en chantant la dernière chanson de Rihanna. Cette adolescente psychotique se moque habituellement de ce jeu trop simple, « pour les bébés » mais elle a soudain envie de participer. Elle prend une carte puis me regarde, interloquée. « Qu’est-ce que je dois faire ? » Sa carte représente une poule. Je lui explique en chuchotant ce qu’elle doit faire. Marilyn bloque et ne parvient pas à réaliser la consigne. Elle voit l’image, comprend ce qu’il faut faire, mais n’y arrive tout simplement pas…

Un espace de liberté

À l’heure du déjeuner, Will et moi sommes généralement assez fatigués. Ces «petits» soins requièrent une vigilance constante et une grande patience pour répéter inlassablement des règles qui semblaient pourtant acquises. Malgré tout, j’aime ce moment, parce que les adolescents s’y sentent libres. Y participent aussi tous ceux qui sont là et observent sans jamais jouer. Seul enjeu de cette activité, le plaisir du partage et du jeu…

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .