25/04/2012

Mon maître artisan

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Myrtille est une jeune patiente qui souffre d'autisme. Notre « Bécassine » tente de l'apprivoiser.

J’ai attendu plus de trente ans pour venir travailler en pédopsychiatrie parce que j’avais peur. Peur d’être trop touchée par la douleur enfantine. L’expérience me montre ce que je savais déjà : la résonance que provoque en soi une situation de soin n’est pas différente, qu’il s’agisse d’adultes ou d’enfants. L’écho est plus ou moins là dans tous les cas.
Nathalie, ma collègue, est un personnage phare. Je compare souvent notre métier à celui des Compagnons bâtisseurs et nos unités de soin à des ateliers. D’une certaine façon, nous construisons des cathédrales, non pas de pierres, mais de sable, de vent et de chimères dont nous ne voyons jamais le résultat. Certains compagnons sortent du lot dans cette confrérie d’excellents artisans. Je prends mon passage de quelques mois à La Villa comme un apprentissage, avec Nathalie en Maître artisan référent. Son savoir ne repose en rien sur du faire. D’ailleurs, elle « ne sait pas faire », ditelle. Son savoir (qu’elle ne reconnaît pas comme tel) repose sur sa façon d’être avec les enfants et d’entrer en résonance avec eux. Je précise que ce n’est pas une aptitude qu’elle cultive mais avec laquelle elle compose. D’une certaine façon, plutôt que de se battre contre elle-même pour ne pas entendre l’écho, elle se façonne écho. C’est en cela qu’elle est, plus que n’importe lequel d’entre nous, capable de se mettre en position de « tabula rasa » (1) pour comprendre ce qui n’est pas compréhensible.

Myrtille, une énigme

Peut-être vous souvenez-vous de ma rencontre avec Myrtille (voir Santé mentale n° 165). Cette petite fille de 8 ans, admise à l’hôpital de jour il y a trois ans environ pour autisme infantile, reste une énigme pour toute l’équipe soignante. Elle me semblait recluse dans son monde mais au fil des semaines et des mois, j’ai pu repérer qu’il n’en était rien et je l’ai vue évoluer. Ses colères sont aujourd’hui moins fréquentes et moins intenses. S’il lui arrive encore de se taper la tête contre les murs ou le sol, c’est plus rare et moins violent. Même si elle est régulièrement absorbée par ses activités solitaires, elle s’intéresse de plus en plus au monde extérieur et aux personnes qui l’entourent. Elle interrompt régulièrement ses déambulations pour regarder les autres enfants jouer, un camion manœuvrer au loin, un avion sillonner le ciel. Son regard ne nous traverse plus, elle le pose vraiment sur nous. Elle semble se prendre au jeu de l’échange avec les adultes et s’enhardit vis-à-vis des autres enfants. Même si elle ne parle toujours pas, elle bouge et le chemin parcouru depuis son arrivée est colossal.

Une relation à installer

Si tous sont d’accord pour reconnaître cette évolution, personne ne sait dans l’équipe comment les choses se passent avec cette enfant et donc, chacun improvise. Je regarde Nathalie et m’en inspire. Lorsqu’elles jouent côte à côte avec des stylos, si Myrtille les lui retire de la main, Nathalie les lui reprend illico pour continuer son dessin comme elle l’entend. C’est aussi la seule enfant que Nathalie prenne à bras-le-corps. Myrtille se tortille dans tous les sens pour lui échapper mais elle revient régulièrement pour se faire prendre à nouveau dans les bras ou sur les genoux. Le contact qui provoquait des colères intenses auparavant, provoque à présent de l’intérêt, de l’amusement, voire même du plaisir. Comme ce jour où elles jouent aux chatouilles et où Myrtille se débat un peu, puis s’arrête et murmure en la regardant avec un grand sourire : « Core ! »
Plus Nathalie lui résiste, plus ça l’intéresse. Cela m’intrigue d’autant plus que Myrtille est si déconcertante qu’on aurait tendance à la laisser faire plutôt que de la contrer. Cela dit, si Nathalie lui tient tête régulièrement, elle sent aussi à la seconde près, quand il ne faut pas le faire. Elle repère immédiatement la panique qui sourd comme une menace d’anéantissement. Nantie de ces observations, je me lance. Pour nous apprivoiser l’une l’autre, je me laisse d’abord guider par Myrtille. Elle me balade dans La Villa, nous égrenons ensemble du sable, je la pousse comme elle veut sur la balançoire, je la laisse monter sur mes genoux sans bouger… À ce moment-là, j’ai l’impression que je pourrais être un objet que Myrtille utilise à sa guise. Cela dit, sans que jamais nos regards se croisent, je vois bien qu’elle m’observe à la dérobée.
Après quelques jours à ce rythme, je commence à « renâcler ». Je refuse de prendre le stylo qu’elle me met dans la main, résiste quand elle me tire par la manche pour aller au jardin, ou pars en courant en sens opposé. Étonnée que ça ne marche plus comme elle veut, Myrtille me regarde droit dans les yeux. Plus elle revient à la charge, plus je l’entraîne ailleurs et… elle me suit. Une relation s’installerait-elle? Il me semble mais au fond, je n’en sais rien. Pas grave. J’introduis du changement pour lui signifier tout de même que j’existe. Si elle me saisit les mains pour faire une ronde et tourne sur ses jambes raides, je plie les genoux et danse d’un pied sur l’autre. Elle suit le mouvement de mes jambes et finit par le reproduire. Je complexifie au fil des jours les figures. Son corps se délie au regard et au contact du mien. Si nous jouons à la balançoire, elle doit maintenant toucher mes mains avec ses pieds…
Les jeux que j’invente pour elle deviennent alors entre nous de nouveaux rituels, comme avec chacun des soignants qu’elle choisit. Et lorsque je sens la panique ou la colère monter en elle, j’emmène Myrtille sur la balançoire, la pose dos contre moi et la berce jusqu’à ce qu’elle se calme.
Je suis donc capable à mon tour de décoder les variations de son humeur et de son côté, elle se sent sans doute suffisamment en sécurité avec moi pour explorer de nouvelles pistes. Désormais, elle s’assoit sur mes genoux face à moi. Toujours un peu étonnée, elle me regarde dans les yeux. Elle peut même dénouer mon foulard de mes cheveux pour le poser sur sa tête.

Mille questions …

Dans cet « atelier » de formation, je me suis certainement rapprochée de Nathalie, car sa palette de couleurs était la plus proche de la mienne. Mais tous mes collègues ont contribué à mon enseignement. Je n’ai surtout pas eu honte de ne pas savoir. Je les ai harcelés de questions et de réflexions, jamais ils ne s’en sont lassés. Au fond, je les ai peut-être rassurés, eux qui doutent toujours et se posent aussi mille questions…

Marie Rajablat, Infirmière, Pôle psychiatrie enfants et adolescents, Hôpital de jour La Villa, Centre hospitalier Ariège-Couserans, Saint-Liziers (09).

1– Concept d’Esther Bick (à rapprocher de la neutralité de Freud), qui consiste à tenter de faire abstraction de toute théorie, de tout préjugé et de tout projet de soin.