28/05/2012

Un château branlant

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Auprès de Thomas, qui souffre d'autisme, notre infirmière, transformée en sorcière pour la circonstance, s'implique dans l'activité fêtiche du garçon : construire et déconstruire…

Thomas et Myrtille restent pour moi des énigmes, chacun dans leur genre. Diagnostiqués autistes tous les deux, ils sont pourtant très différents. Myrtille (lire Santé mentale n° 167), recluse dans des comportements stéréotypés, en deçà du langage, correspond plus à l’idée répandue d’un enfant autiste. Thomas, lui, a accès au langage. Il a une bonne compréhension, une articulation correcte et un stock lexical riche. Il lui arrive même d’exprimer sa peur de grandir et de mourir.
Habituée à accompagner depuis de longues années des patients psychotiques, l’étrangeté de Thomas m’est en partie familière et c’est la raison pour laquelle, dans cet univers où tout est nouveau pour moi, je suis allée plus spontanément vers lui. Cela dit, l’étrangeté de Thomas est tout de même particulière sans que je puisse précisément repérer en quoi. C’est peut-être ce qui différencie la relation avec une personne psychotique de celle avec une personne autiste. Mais pour le moment, je n’en suis pas encore là et je découvre pas à pas ce petit garçon de bientôt 11 ans.
Tous les matins, Thomas arrive à l’hôpital de jour en taxi et tous les après-midi, sauf le mercredi, nous l’accompagnons à l’école. Il est scolarisé en Classe pour l’inclusion scolaire (CLIS). Chaque matin, suivant un rituel bien établi, nous attendons les enfants dans le hall d’entrée. Lorsque Thomas arrive, souvent le premier, il file accrocher son manteau et son sac dans le couloir et vient se coller contre Jean-Michel, éducateur. Notre collègue lui pose les questions usuelles auxquelles l’enfant ne répond pas vraiment, si ce n’est par des « Bouh! bouh! le fantôme! », en agitant les mains. Jean-Michel, tranquille, ne bouge pas, tout en accueillant les autres.
Une fois le groupe au complet, nous allons nous asseoir à la salle à manger. Chaque enfant a sa place à table, avec son nom écrit au dos de sa chaise, et nous commençons la journée autour d’un jus de fruit et du « bout de parole ». Au cours de ce temps d’échange, chacun, enfant/soignant, raconte (ou pas) ce qu’il veut de sa soirée, de sa nuit ou autre. Celui qui parle tient un bâton, qu’il passe ensuite à son voisin et ainsi de suite jusqu’à la fin du tour de table. Thomas, lui, ne dit jamais rien mais il écoute. Son tour venu, il transmet le relais à son voisin. Ensuite, il se rend dans « sa » pièce refuge pour son occupation favorite : construire et déconstruire une ville et/ou ferme, avant d’entreprendre le programme prévu pour lui.

Silencieuse sentinelle

L’emploi du temps de Thomas a été conçu pour qu’il alterne des activités imposées (collectives ou individuelles), et des temps solitaires autour de sa construction du moment. Nous adaptons ce planning à son état psychique. Ainsi, si nous essayons de limiter les moments d’isolement pour éviter qu’il se coupe du monde, nous n’hésitons pas à les augmenter lorsque nous sentons qu’ils sont essentiels à sa récupération psychique.
De l’avis de tous, il ne se passe pas grandchose de très visible pendant les activités. Pourtant, Thomas a considérablement changé depuis son arrivée à l’hôpital de jour il y a quatre ans. Il n’est plus en état d’agitation permanent en présence des autres et ne fait plus de crises clastiques. Même si les espaces extérieurs sont toujours source d’inquiétude, il peut supporter d’y rester un temps limité. Il accepte l’introduction de changements et devient accessible aux plaisanteries… Cependant, cet équilibre reste précaire et il faut l’œil vigilant des collègues pour repérer les infimes variations et prodromes d’éventuels débordements.
Mon arrivée à l’hôpital de jour correspond donc à un moment où Thomas a fait de gros progrès dans différents domaines, ce qui lui a sans doute demandé beaucoup d’énergie. Du coup, il a un peu plus de mal à se contenir dans les moments non organisés (post-activité, récréation, avant le départ à l’école…). L’équipe a donc décidé de lui laisser plus de temps pour son activité « fétiche », mais en s’y invitant régulièrement.
Au début, déconcertée et un peu « intranquille », j’observe ma collègue Nathalie. Elle ne fait rien, si ce n’est le guet… Sentinelle silencieuse, elle essaie juste de repérer les éléments susceptibles de perturber Thomas. S’il déplace tranquillement les animaux ou les bonshommes dans la ferme en faisant des commentaires pour lui-même, c’est que tout va bien et elle s’éclipse. S’il reste prostré devant l’ensemble, elle intervient : « Qu’est ce qui se passe? C’est quoi le problème? » Thomas finit toujours par lui dire quelle figurine lui pose en effet problème et pourquoi. La discussion paraît surréaliste mais tous les deux ont l’air d’être sur la même longueur d’ondes et la plupart du temps, ils vont ensemble enfermer le « perturbateur » dans l’armoire à pharmacie et tout reprend son cours tranquille.

Chantier incertain …

Au fil des semaines, j’entre de plus en plus souvent dans la pièce avec Thomas, qui alors me donne un rôle précis : faire parler ses personnages, surtout la sorcière Crabouilla. Je m’en donne à cœur joie en multipliant mimiques et accents. Au début je n’ose pas trop le bousculer, puis je m’enhardis pour voir comment il va réagir. Les premières fois, Thomas est un peu décontenancé par mes pitreries. Qui parle? Marie ou un personnage? Mais Crabouilla se fâche s’il la confond avec une vulgaire infirmière! Petit à petit, Thomas s’aventure avec moi. Pire, il embarque toute l’équipe avec nous. Il raconte aux collègues les travaux entrepris par Crabouilla dans son château et les questions que cela engendre pour elle. Nous nous relayons tous sur le chantier et sur fond de discussions abracadabrantes, chacun participe à la décoration du château. Thomas n’a jamais été si pleinement acteur d’une activité, distribuant les rôles à chacun, formulant des commandes précises pour le mobilier, les accessoires, même les portraits des ancêtres au mur!… Une fois le tout fini, Thomas fait mourir Crabouilla. Nous sommes tous un peu inquiets, ayant en mémoire les difficultés qu’il a eues à surmonter la mort de sa grand-mère quelque temps avant. Mais il nous rassure : « Faut pas être triste, Marie, c’est la vie… » En effet, le jeu a évolué et Thomas a entrepris seul un nouveau chantier.
Difficile de savoir si cette « mise en chantier » de toute l’équipe autour de Thomas a été thérapeutique et nous ne le saurons jamais. Cela dit, elle l’a été pour l’équipe elle-même. Alors que chacun de nous doute, seul dans son coin, sur ce qu’il fait avec cet enfant, nous avons réussi à bâtir ensemble un château, certes branlant d’incertitude et de vent, mais suffisamment rassurant pour l’enfant.

Marie Rajablat, Infirmière, Pôle psychiatrie enfants et adolescents, Hôpital de jour La Villa, Centre hospitalier Ariège-Couserans, Saint-Liziers (09)