Le blouson protecteur

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Philippe se sent menacé par tout contact extérieur. Il se protège des autres. Mais dans les groupes thérapeutiques, il se détend et dépose son armure.

Philippe a bientôt 40 ans mais en paraît dix de moins. Parfois même, on dirait un enfant, quand il sourit, s’émerveille, les yeux brillants pleins de souvenirs, ou bien quand il boude. Été comme hiver, il est vêtu d’un jean, d’un tee-shirt et d’un blouson « bombers » vert. « C’est à cause des poches, me dit-il. Je n’aime pas mettre mes papiers dans les poches arrières de mon jean. On pourrait me les voler facilement. » Un jour d’été, j’aperçois Philippe dans le métro, dégoulinant de sueur : il porte son bombers avec la fermeture Éclair remontée jusqu’au cou. Je m’approche et lui pose la main sur le bras. Il sursaute en grognant :
« Ah c’est vous, je croyais que c’était encore ces connards qui m’emmerdaient…
– De quoi parlez-vous, Philippe?
– Oh rien, rien. C’est juste qu’ils peuvent me toucher sans que je les voie. »
Ce jour-là, j’ai compris que le bombers de Philippe était aussi une protection contre ceux qui lui voudraient du mal. D’ailleurs, quand Philippe arrive au CATTP ce lundi matin, il s’assoit, les mains dans les poches, en regardant ses baskets. Il lève la tête et lance un regard noir à Brigitte, une patiente qui nous parle des dernières nouvelles de l’affaire DSK. « N’importe quoi! lance-t-il en soupirant d’exaspération. J’ai regardé la télé moi aussi hier soir, il n’a pas dit ça du tout! » Philippe ne supporte pas que l’on change une formule, un point, une virgule. Tout doit être répété avec une rigoureuse exactitude sous peine de déclencher ses « foudres psychotiques ». Plus tard, au cours du groupe repas, il hausse la voix sur Bénédicte, qui a eu le malheur de préparer une pâte en mettant le sucre avant les œufs.

Un trop-plein d'énergie

Je le prends à part : « Voulez-vous aller acheter de l’eau au supermarché, s’il vous plaît, Philippe? Nous en avons besoin pour le repas. Vous me rendriez un grand service. » Il prend l’argent que je lui tends, met son blouson et sort en ronchonnant. Nous soufflons tous un moment. Philippe a besoin de prendre l’air et nous aussi. C’est un homme petit, trapu et carré qui a besoin de se dépenser. Je sais que le fait de sortir (et de fumer) lui changera les idées et lui fera le plus grand bien. C’est une boule d’énergie qui menace d’exploser. Comme si toute cette violence qu’il recevait des autres lorsqu’il se sent persécuté restait en lui et qu’il devait s’en débarrasser d’une manière ou d’une autre. Philippe s’est beaucoup battu lorsqu’il était jeune. Il se bagarrait dans les bars. Il suffisait sûrement d’une parole de travers, d’un simple regard pour le faire sortir de ses gonds.
Chaque semaine, quand nous allons à la piscine, il faut voir Philippe faire des longueurs. Il nage à perdre haleine. La masse d’eau, contenante, l’enveloppe de la tête au pied. Cela lui permet des mouvements violents et absorbe son trop-plein d’énergie, il se défoule. Comme j’aime beaucoup faire des longueurs, Philippe et moi sommes l’un derrière l’autre ou nous nous croisons. « Vous me suivez? », me demande-t-il souvent quand nous entrons dans l’eau. J’acquiesce et le laisse prendre de l’avance.

Une solide carapace

Nous avons une relation privilégiée. D’abord parce que je le connais depuis qu’il vient au CATTP. Et puis parce que sa sœur s’appelle Virginie, comme moi. Il m’a confié un jour qu’il aurait aimé être un exemple pour sa petite sœur, qu’elle le suive comme un grand frère. Philippe me parle souvent de sa famille avec nostalgie. De sa grandmère, morte il y a quelques années, qui faisait les meilleures frites du monde. Il a dépensé ses maigres ressources pour s’acheter une machine à laver de grande marque parce que sa grand-mère jurait que c’était beaucoup mieux. « Quand j’étais jeune, raconte-t-il, je traînais le soir, j’étais un mauvais garçon. Je faisais de la peine à ma grand-mère. » Il l’évoque souvent au présent, comme si elle était encore en vie.
Il a recueilli Noisette, le lapin de sa sœur Virginie. Il en parle un peu comme de son bébé, il le promène autour de son immeuble sous les yeux amusés des enfants du quartier. Noisette est ce qui fait lien avec le voisinage. Il peut discuter du lapin sans avoir l’impression qu’on lui veut du mal.
Au CATTP, Philippe apprend à supporter la contradiction parce que nous le protégeons et faisons tiers. Au dehors, par tous les temps, il enfile son gros blouson, mais lorsqu’il participe aux groupes thérapeutiques, il ôte son armure, sa carapace et vient se frotter aux autres.

Virginie Jardel, Infirmière, CMP-CATTP Mathurin-Régnier, secteur 14, Paris (75)