15/06/2026

Violences à Mayotte : rapports de domination dans un contexte postcolonial

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L’étude « Being victim in a postcolonial context » analyse les liens entre violences, vulnérabilités sociales et héritages historiques à Mayotte. À partir de l’analyse de 613 dossiers judiciaires, elle révèle que près de huit affaires sur dix concernent les violences sexuelles et questionne alors les mécanismes de domination qui structurent les situations de victimisation.

La présentation de l’étude « Being victim in a postcolonial context: A quantitative study on power relations in Mayotte » (Être victime dans un contexte postcolonial : une étude quantitative des rapports de pouvoir à Mayotte) a été réalisée dans un cadre hospitalo-universitaire, afin de familiariser les personnels à la recherche académique, à ses fonctions, à ses modalités et à ses applications. Elle explore en profondeur les mécanismes de victimisation dans le contexte postcolonial maorais, à partir de l’analyse de 613 dossiers judiciaires suivis entre 2020 et 2024.

Violences et violences sexuelles

L’étude adopte une approche interdisciplinaire mêlant psychologie, sociologie, criminologie et anthropologie afin d’examiner le rôle des rapports de domination dans les situations de violence. Elle met en évidence une prédominance écrasante des violences sexuelles. Celles-ci représentent près de 79 % des affaires, principalement des viols et agressions sexuelles. Elles touchent majoritairement les sujets de sexe féminin (85,5 %) et les mineurs (77 %), qui ont, en moyenne, 16 ans. Cette surreprésentation des jeunes filles met en lumière la vulnérabilité liée au genre et à la minorité. Les violences surviennent souvent dans des configurations relationnelles asymétriques. En effet, dans près de 70 % des cas les auteurs présumés occupent des positions d’autorité à différents titres : familial, statutaire, économique, social, administratif…

Des victimes vulnérables…

Héritière de son histoire coloniale, la société maoraise apparaît fortement segmentée selon des critères administratifs, ethniques et sociaux, qui influencent les processus de victimisation, notamment en fonction du lieu de naissance. À Mayotte, où près d’un habitant sur deux est de nationalité étrangère (Insee, 2019), l’origine des personnes structure à la fois les relations interpersonnelles et intergroupes. La nature des violences subies diffère notamment selon les origines : les personnes nées à Mayotte subissent davantage de violences physiques, tandis que celles nées aux Comores sont plus souvent victimes de violences sexuelles.

Cette étude montre que les mineurs, notamment les adolescentes, sont sujets à la peur, à l’engourdissement affectif ou à l’absence d’émotion, conduisant à des difficultés d’expression qui ont également un impact sur le déroulement des opérations judiciaires. La reconnaissance des violences subies et des freins auxquels les sous-groupes étudiés sont soumis, invite à repenser la chaîne de recueil de la parole des victimes ainsi que la formation des professionnels. Certaines populations particulièrement vulnérables (les mineures en situation de prostitution, les adolescentes contraintes à des unions avec des adultes ou les jeunes impliqués dans des conflits territoriaux violents) mériteraient d’être davantage étudiées.

Ainsi, l’étude « Being Victim in a postcolonial context » illustre les convergences entre précarité sociale, rapports de domination, legs post-coloniaux et violence quotidienne, sur un territoire à la fois touché par des inégalités structurelles et des défaillances institutionnelles qui contraignent tant l’expression de la souffrance que sa prise en compte.  

Quelles solutions ?

Pour l’heure, le département de Mayotte ne dispose pas de parcours dédié à la prise en charge des victimes. L’Association pour la condition féminine et l’aide aux victimes (ACFAV-France Victimes 976) propose un dispositif pluridisciplinaire adapté. Toutefois, elle n’est pas en mesure de gérer l’intégralité du flux de victimes, proportionnellement plus important que celui de la métropole, notamment en ce qui concerne les femmes et jeunes filles (INSEE, 2022). Des acteurs associatifs locaux (Haki Za Wanatsa, Mlezi Maore…) accueillent les victimes qui en font la demande, mais ne disposent pas de professionnels spécifiquement formés. Les services de psychiatrie et de consultation médico-psychologique font face à des tensions structurelles majeures qui limitent leurs capacités de prise en charge, un phénomène aggravé par le passage du cyclone Chido, en décembre 2024. À ce jour, tout — ou presque — reste à faire à Mayotte en matière de parcours de soins pour les victimes de violences.


Elie LETOURNEUR, Docteur en psychologie, Ph.D

Chaussy C., Merceron S., À Mayotte, près d’un habitant sur deux est de nationalité étrangère, 2019, INSEE, https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/version-html/3713016/ip1737.pdf

– Dehon M., Grangé C., Merceron S., Thibault P., Les femmes à Mayotte, 2022, Insee dossier Mayotte, n°3, https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/6472966/my_ind_03.pdf