15/07/2021

Difficiles deuils…

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Dans ce nouveau « portrait clinique », Claire Lormeau, psychologue, nous invite à rencontrer Marcel, marqué tout au long de sa vie par des deuils à répétition. Dépression, perte d’autonomie, solitude, démence à corps de Lewy, histrionisme… Marcel ne se plaît nulle part et rien ne semble soulager ses douleurs. Une impuissance, ressentie intensément par l’équipe soignante, voire une culpabilité face à son décès…

« La plainte physique exprimera un malaise ou une souffrance corporelle qui soutient un appel quasi continu à un autre secourable, en même temps qu’elle l’attaque pour son incapacité. Ce faisant, elle entretient un double investissement de soi et de l’autre qui permet de durer en retardant d’autant le désinvestissement de soi et des autres qui préfigure un retrait définitif »1

Marcel a 95 ans. Il réside à l’EHPAD depuis 14 ans. Sa vie est marquée par les deuils. Suite à une chute, il perd une partie de sa validité dans la quarantaine. Marié, élevant trois enfants, il est alors obligé d’abandonner le commerce familial. Quelques années plus tard, son épouse décède après trois années de maladie, ainsi que sa mère. Cette homme pieux, marqué par ces déchirements, présente alors les premiers signes d’un état dépressif chronique, réactivé ensuite par la perte d’un de ses fils, ainsi que son frère, dans les années 1990, puis celle du second de ses fils, à la fin des années 2000. Sa fille reste très présente pour lui. Cette dernière, ainsi que ses petits-enfants, constituent avec la religion les seules ressources de Marcel.

« Montre-moi ton pouvoir que je le tienne en échec » 2

Marcel prie la Vierge « pour qu’elle vienne le chercher… »

Lorsque je le rencontre, il présente depuis plusieurs années une démence à corps de Lewy, une dysthymie persistante et des troubles somatoformes. Ces derniers, sous la forme de plaintes récurrentes de douleurs buccales, dentaires et abdominales, lui ont valu un diagnostic d’une personnalité de type histrionique. Tous les examens ont été faits, les spécialistes consultés : rien d’organique n’a pu être décelé justifiant son état. Marcel ne trouve pas de repos, est toujours dans la douleur. Son sommeil est de mauvaise qualité, et son discours mortifère. Il cherche un secours dans la religion, mais même ses nombreuses prières ne l’aident pas. Il me fait part de son souhait : il prie la Vierge pour qu’elle vienne le chercher. Il ne comprend pas pourquoi elle n’en fait rien. Le sentiment d’injustice et d’abandon généré par les deuils répétés de Marcel s’exprime dans cet appel. Même ce qui est de l’ordre du « Tout-Puissant » le trahit, comme les autres. La plainte somatique semble être son seul recours : il a besoin d’être soigné, soulagé. Il lui est moins difficile d’avoir mal au corps que d’avoir mal à l’âme.

« Cela me fait du bien lorsque vous me parlez, mais j’ai toujours mal »

Marcel ne se plaît nulle part, et rien ne semble le soulager. Il apprécie nos entretiens, la visite de l’aumônier, mais cela n’est que ponctuel : dès que la personne qui l’écoute s’éloigne, les lamentations reprennent. Il a conscience de ses plaintes, se sent inutile et ennuyeux. Il pense qu’à cause d’elles, il n’est pas apprécié. Celles sur ses maux de dents (dedans ?) et de bouche sont celles qui prennent le plus de place. Il prend des pastilles, des bonbons, afin de distraire son attention de son inconfort. J’essaye de le soulager avec de l’hypnose, conversationnelle d’abord, en reprenant ses images, puis avec des séances formelles. Une première très efficace, une seconde décevante : à peine la séance se termine que Marcel me dit « Cela me fait du bien lorsque vous me parlez, mais j’ai toujours mal ». Je quitte parfois sa chambre découragée. J’ai le sentiment qu’il aurait besoin d’être contenu en permanence, bercé de paroles. Il ne s’investit pas dans l’auto-hypnose, il m’explique qu’il a besoin de ma présence, de mes paroles. Je cherche comment l’accompagner, dans la parole, dans l’écoute. Comment oublier ses douleurs physiques, écrans de ses profondes douleurs morales ? Comment pour lui, qui en parle rarement, accepter tous ces décès, cette vie de deuils ? Il lui est plus facile d’être dans la plainte d’un corps et d’une vie qui lui pèsent, que dans les émotions liées à ces proches perdus. Marcel ne paraît pas alexithymique : il se reconnaît comme étant « malheureux ».

« On a l’impression que la prise en charge a échoué, voire que nous avons échoué »2

Mais comment aider Marcel ?

Depuis quelques temps, les plaintes somatiques et la clinophilie de Marcel augmentent. Ni les sollicitations de l’équipe soignante, ni nos entretiens ne semblent le soulager ou alors ponctuellement. Nous nous sentons en échec, impuissants. Les ruminations dépressives de Marcel, pleine d’auto-dévalorisation, de culpabilité, de sentiments d’exclusion, de solitude et d’incompréhension, s’accentuent. Il attend la fin de sa vie, prostré dans son lit, douloureux, mais faisant ponctuellement preuve d’une énergie étonnante pour fouiller dans sa table de nuit pour en tirer des photos à me montrer, trouver ses pastilles ou son chapelet, ou encore se déplacer jusqu’à sa boîte aux lettres. Nous nous concertons. Comment aider Marcel ? Il y a quelques années, il avait bénéficié d’un séjour en unité de psycho gériatrie, en EPSM, avec une nette amélioration thymique. Nous décidons donc de lui proposer une nouvelle hospitalisation, afin de lui apporter du répit, ainsi qu’à l’équipe, en espérant qu’un changement de cadre, et éventuellement une adaptation de traitement, lui soient salutaires.

« De plus, des patients nous disent qu’ils vont mieux grâce à nous. D’autres, lorsqu’ils souffrent et sont en attente de « solution magique », peuvent nous renvoyer notre incapacité à les aider, à les soulager, dans l’instant en tout cas, ce qui corrobore, sur le moment, l’idée que le soignant aurait le pouvoir de maîtriser le cheminement du patient : l’illusion d’avoir les tenants et les aboutissants du parcours de la personne, qu’ils soient a priori ou a posteriori »2

Marcel se saisit de l’hospitalisation comme une opportunité d’avoir des examens pour trouver une solution à ses douleurs, sans en intégrer l’aspect psychiatrique, malgré nos explications. Il part donc avec espoir. Pendant quelques temps, nous n’avons pas de nouvelles de l’EPSM, puis nous apprenons que Marcel a chuté, et aurait un traumatisme crânien. Et puis, un appel de sa fille : Marcel est décédé à l’hôpital, où il a été transféré. Elle nous explique qu’elle a appris le décès de son père par le médecin de l’hôpital, sans avoir su qu’il y avait été emmené le matin même. Comme la fille de Marcel, l’équipe est sidérée. Nous échangeons avec les infirmières. Nous partageons le sentiment qu’en envoyant Marcel en EPSM nous l’avons envoyé vers la mort, alors que nous cherchions un moyen de l’aider. Comment ne pas nous sentir coupables ? Cela signifie-t-il qu’envoyer une personne en hospitalisation revient à (l’)abandonner, à accélérer son chemin vers la fin de vie ? Qu’aurions-nous pu faire différemment, ou de plus ? Aurions-nous dû « ne rien faire », conserver Marcel avec nous, sans pouvoir le soulager ? L’équipe dans son entièreté ne savait plus que faire pour l’aider. Comment ne pas penser que finalement, cette hospitalisation, c’est un peu Marcel, ses plaintes, que nous avons cherché à mettre à distance, avec notre sentiment d’impuissance ? Depuis plus d’un an déjà, le CAMP avait cessé de l’accueillir en atelier, car cela ne lui apportait aucun bénéfice. Sa présence semblait même d’ailleurs impacter négativement les autres patients.

Il y a, en effet, des décès bien difficiles à digérer…

Psychiatre, médecin traitant, infirmières, aide-soignants et psychologue : nous nous sentions tous en échec, impuissants. Aurions-nous dû juste simplement accepter ce constat ? Ambivalents, nous pensons également au souhait toujours répété de Marcel : mourir. Même si nous savons l’importance de la dépression dans le désir de mort, comment ne pas aussi penser qu’il a enfin été exaucé ? Même si nous savons devoir accepter notre impuissance, prendre de la distance et rester humble (ibid.), le constat reste amer. La vie et disparition de Marcel nous auront tous marqués. Décidément, il avait bien raison : il y a des décès bien difficiles à digérer.

Claire Lormeau, psychologue.
Crédit photo Didier Carluccio

  1. Dibié-Racoupeau, F., Chavane, V,. Clément, J.-P., Vignat, J.-P, Fabre, L. La pathologie conversive chez la personne âgée. PsycholNeuropsychiatr Vieillissement 2007;5(4):295—303.
  2. Delieutraz, S. (2012). Le vécu d’impuissance chez le soignant : entre pertes et élan retrouvé. Cliniques, 2(2), 146-162.