12/03/2021

Les mains de Jeanne

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Jeanne réside en Ehpad de longue date. Totalement dépendante, elle présente des troubles cognitifs en rapport avec son passé psychiatrique. Depuis plusieurs années, elle reçoit des injections de toxine botulique pour tenter de traiter la raideur de ses mains dont les doigts sont repliés sur eux-mêmes, ses poings constamment serrés. Claire Lormeau, psychologue, expérimente l’hypnose pour accompagner ce soin qui reste particulièrement éprouvant pour Jeanne mais aussi pour l’équipe soignante.

« L’hypnose, c’est une relation pleine de vie qui a lieu dans une personne et qui est suscitée par la chaleur d’une autre personne » (Milton Erickson).

« Primum non nocere » (1)

« Pratique ton art et sois bon envers les gens," ajouta-t-il.

"C'est aussi simple que ça", demandais-je ?

– C'est rudement difficile et tu le sais sans doute déjà." (Harrison, 1998, p.220) (2)

Cela faisait longtemps que les infirmières ne m’avaient pas sollicitée. Il y a quelques mois, j’ai commencé à accompagner leurs soins pour les mains de Jeanne. Il y a 12 ans que cette femme de 88 ans réside à l’EHPAD. Elle ne s’exprime que peu, ou alors dans une répétition itérative et involontaire de phrases courtes ayant pour thème la religion. Jeanne présente des troubles cognitifs en rapport avec des troubles psychiatriques anciens. Il n’est pas évident d’évaluer ses facultés, ni de recueillir des éléments anamnétiques, même si elle me surprend parfois en abandonnant une écholalie pour répondre à une question. J’apprends par une des infirmières, présente depuis longtemps dans l’établissement, qu’à son arrivée Jeanne présentait des troubles graves de l'humeur, de type unipolaire, pour lesquels elle a reçu de nombreux traitements, dont des sismothérapies. Elle exprimait sa souffrance et son vécu abandonnique sous forme de conversions somatiques, très présente à l’infirmerie quand elle était encore valide. Néanmoins, ses demandes répétées ne l’empêchaient pas d’être attachante.

Les poings serrés de Jeanne

Jeanne est actuellement complètement dépendante. En effet, à l’instar de ses quatre membres, les deux mains de Jeanne sont très raides. Ses poings sont fortement serrés, les doigts repliés sur eux-mêmes et déformés. Elle ne les ouvre pas. L’intérieur des mains peut donc parfois macérer, être le foyer de mycoses, et les ongles peuvent blesser la paume. Afin d’éviter cela, les infirmières ont un protocole de désinfection et de surveillance des mains tous les deux jours. Dans l’intervalle, elles laissent, glissées tant bien que mal dans les poings  serrés de Jeanne, des bandes de crêpe talquées.

Ces soins ont dû commencer il y a une dizaine d’années, lorsque les raideurs et les serrements des poings sont apparus, en lien semble-t-il avec l’introduction d’un nouveau traitement médicamenteux. Son arrêt avait en effet permis de diminuer les raideurs, sans toutefois les éliminer. De fait, Jeanne vit en position allongée, dans un fauteuil, complètement dépendante pour l’ensemble des actes du quotidien. Elle reçoit des injections de toxine botulique régulièrement, sans grand effet dans la détente de ses muscles. Les infirmières sont habituées à prodiguer ce soin particulier, cependant, un jour, l’une d’elles me demande si l’on ne pourrait pas utiliser l’hypnose pour accompagner le soin. En effet, elle ne supporte plus cette lutte pour « ouvrir » les doigts de Jeanne. Elle a l’impression de lui faire violence et j’entends aussi que cela « lui fait violence ». J’accepte donc de m’aventurer sur ce terrain inconnu et d’expérimenter pour trouver comment soulager Jeanne, mais aussi son infirmière. Plusieurs séances ont lieu, en fonction des soignantes intéressées, et de mes jours de présence. Comme Jeanne présente des troubles cognitifs, même si j’utilise le saupoudrage et un discours hypnotique, je fais le choix de fortement saturer ses sens : l’auditif en la baignant (3) de mes paroles, et le kinesthésique en balançant son bras doucement. J’emmène alors Jeanne en ballade. Elle me tient la main, au bord de la mer, ramassant des coquillages, ou dansant, elle qui aimait tant le bal musette… Je me concentre sur des actions suggérant détente et ouverture de la main, et du plaisir. Certaines séances fonctionnent, d’autres moins. La main droite est plus facile alors nous commençons toujours par elle afin d’effectuer un amorçage plus favorable dans le ressenti du soin.

Après avoir rappelé à Jeanne qui je suis et pourquoi nous sommes là, c’est l’induction. Utilisant mes mots et le mouvement, je travaille à déverrouiller, dans la mesure du possible, ses doigts et retirer la bande de crêpe. Selon l’état de Jeanne, le cadre ou l’infirmière qui effectue les soins, je ne suis pas toujours à l’aise. Lors d’une des séances, réalisée à l’infirmerie au lieu d’un endroit, neutre, choisi précédemment, Jeanne paraît en souffrance. Elle pleure. La séance est très difficile pour tous. Lorsque j’en fais part à Jeanne, elle parvient, malgré ses troubles et sa tendance à l’écholalie, à exprimer son accord pour recommencer plus tard. Comme à chaque fois, je valorise son courage et ses efforts. Même si je n’arrive pas toujours à capter son regard lors des séances, si je ne sais si elle m’entend et me comprend, je constate que sa concentration peut être intense.

Evoquer le printemps… et les bras de Jeanne se détendent

Mon accompagnement se fait plus sporadique. Les infirmières rapportent qu’après une séance, les soins sont plus aisés. Les doigts de Jeanne semblent mieux s’écarter. Cependant, parmi les séances effectuées, certaines n’ont pas été aussi efficaces qu’espérées, nous laissant un sentiment d’échec, au vu des difficultés rencontrées lors du soin, et surtout des réactions de Jeanne qui semble en souffrance. Pourquoi certaines séances fonctionnent-elles, et d’autres moins ? Je m’interroge sur les dispositions de Jeanne ce jour-là : le cadre, le choix de mes mots, mes émotions et celles de l’infirmière… Autant de paramètres difficiles à démêler.

Après plusieurs semaines de pause dans mon accompagnement, une des infirmières me demande s’il ne serait pas possible de recommencer : il devient à nouveau difficile de soigner les mains de Jeanne. J’ai une appréhension, d’autant que l’infirmière qui prodigue les soins ce jour-là me confie que si elle est convaincue par l’hypnose (l’ayant expérimentée pour elle), son usage dans cette situation, la laisse perplexe. Nous nous lançons néanmoins. Je me concentre sur Jeanne, afin que les propos de l’infirmière ne me parasitent pas. Je m’inspire de la lumière du soleil qui arrive par la fenêtre. Février est un bon moment pour évoquer le printemps avec ses bourgeons, ses feuilles et ses fleurs à venir. Les branches de l’arbre se balancent dans le vent et les bras de Jeanne se détendent. Alors que bourgeons et fleurs éclosent, ses doigts se desserrent peu à peu. Malgré ses réticences, l’infirmière se prend au jeu et exprime ses sensations. Nettoyer au Dakin, c’est frais. Jeanne laisse donc couler une eau rafraîchissante et nettoyante entre ses doigts, comme un ruisseau qui murmure. Puis on se sèche, tranquillement. Des oiseaux se posent sur les branches qu’ils caressent de leurs ailes. Alors qu’il faut saupoudrer le talc, l’infirmière évoque le pollen. Et voilà que s’ouvrent les fleurs et arrivent abeilles et oiseaux. L’insertion de la bande talquée se fait aisément à droite, un peu moins à gauche, mais nous sommes habituées.

Pendant tout ce temps, Jeanne semble concentrée. Elle capte parfois mon regard, parfois non, ses yeux roulent vers le ciel. Puis, le soin terminé, nous revenons ici et maintenant. Mon pantalon est talqué et mes mains sentent le Dakin (les gants me gênent beaucoup pour les soins). Il est maintenant l’heure pour Jeanne de déjeuner. Je la complimente sur sa concentration, lui fait part de mon ressenti de la séance, et la raccompagne en salle à manger. Elle ne parle pas, plongée dans son ailleurs plus ou moins habituel. Ses bras ont repris leur place habituelle, tendus, poings serrés sur les bandes, au chaud sous une petite couverture. Je pense qu’elle doit être aussi fatiguée que moi après cet effort, mais je repars le cœur léger après ce beau travail à trois.

Lors de la séance suivante, la concentration de Jeanne est intense, au point que j’ai la sensation qu’elle essaie d’ouvrir la main. Les soins sont faciles et nous en sommes épatées. Ces moments nous réconfortent dans notre démarche d’accompagnement et de soin. Ils mettent la technique au service de la dimension humaine et de la relation.

Ne jamais perdre de vue « le souci d’autrui »

Il n’est pas toujours évident de trouver le chemin pour soigner sans nuire, physiquement ou moralement. Un geste, un mot, même bien intentionné, n’est pas toujours bien reçu. Dans le soin, s’ajuster à chacun et à chaque moment, est une nécessité que nous tentons tous de satisfaire en interrogeant toujours nos pratiques pour les adapter. C’est ce souci éthique permanent, le « sentiment éthique de la responsabilité d’autrui » (Levinas, 1995, in Sansberro, 2011, p.12), que Sansberro appelle « le souci d’autrui » (2011, p.12). Comment offrir des choix au patient, pour qu’il puisse y répondre à sa guise, de manière consciente ou inconsciente ? Comment rendre au patient une forme de liberté dans la relation, pour qu’elle se fasse partenariat, et valorise son autonomie ? Dans ce chemin difficile, où il n’y a pas toujours de réponse, l’hypnose offre une alternative. Lorsqu’elle est acceptée par les résidents, par l’équipe, il semble bien que nous gagnons tous en légèreté.

Claire Lormeau, psychologue.

Crédit photo Didier Carluccio

  1. Du latin, « en premier, ne pas nuire ».
  2. Harrison, J. (1998). La route du retour. Éditions 10/18. Département d’Univers Poche, 2020.
  3. Technique proposée par G. Perennou pour la toilette des personnes âgées présentant des troubles cognitifs. Perennou, G. (2016). L’hypnose pour accompagner les patients âgés. Satas, Le Germe, 175 p.