Le tutorat infirmier en psychiatrie accompagne l’intégration et le développement professionnel des nouveaux soignants. À Lyon, au Centre Hospitalier Saint Jean de Dieu, il offre un espace sécurisé de parole favorisant la posture réflexive, la construction de l’identité professionnelle et la transmission des savoirs cliniques. Malgré l’évolution du cahier des charges et des financements, il reste un outil essentiel de transfert de compétences. En analysant l’évolution de ce dispositif, de ses modalités et à la lumière de nombreux témoignages, cet article met en évidence son rôle central de cet accompagnement.
Mis en place à la suite de la disparition du diplôme d’Infirmier de Secteur Psychiatrique (ISP) (arrêté du 30 mars 1992), le tutorat infirmier vise à soutenir l’intégration et le développement professionnel des nouveaux soignants. Ce dispositif, né en 2006 et issu du plan Psychiatrie et Santé Mentale 2005-2008, lui-même issu du drame de Pau en décembre 2004, repose sur un accompagnement par des pairs expérimentés, à travers des temps de rencontre individuels et collectifs.
Historique
L’arrêté du 23 mars 1992 crée le diplôme d’Etat polyvalent et entraîne ainsi la fin de la formation spécifique des infirmiers de secteur psychiatrique. Depuis, cette spécialité rencontre des difficultés constantes à recruter des soignants suffisamment formés. Sur le Centre Hospitalier Saint Jean de Dieu, le concept du tutorat a débuté dès 2004 avec la mise en place d’un compagnonnage pour pallier l’écart de formation entre ces deux diplômes. 45 infirmiers de l’institution se sont engagés dans cette mission.
Dans le cadre du plan psychiatrie et santé mentale 2005-2008, la Direction de l’Hospitalisation et de l’Organisation des Soins du ministère de la Santé, par la circulaire DHOS du 16 janvier 2006, a recommandé la mise en place d’un dispositif de tutorat. Celui-ci s’adressait aux infirmiers exerçant pour la première fois en psychiatrie, qu’il s’agisse de jeunes diplômés issus d’un institut de formation en soins infirmiers (IFSI) ou de professionnels expérimentés provenant d’autres spécialités. Parallèlement, un dispositif de formation théorique spécifique a été instauré, notamment à travers le module de « consolidation des savoirs ». Le tutorat reposait quant à lui sur un accompagnement de proximité assuré par des pairs expérimentés, essentiellement des Infirmiers de Secteur Psychiatrique (ISP).
La mise en place de ce dispositif a nécessité une formation pédagogique des tuteurs dispensée par l’IFSI Rockefeller, à Lyon, en 2007. Organisée sur plusieurs journées, cette formation a permis un travail de co-construction et de réflexion alliant la pédagogie et l’expérience clinique. Cela a conduit à l’élaboration d’un guide de suivi et d’évaluation comprenant différents outils : fiche de relevé d’heures, questionnaires de satisfaction, fiche d’évaluation du tuteur et lettre destinée au tutoré. Ce guide fait l’objet de mises à jour régulières.
Les objectifs affichés
Le tutorat poursuivait un double objectif : faciliter l’accueil et l’intégration des nouveaux infirmiers afin de favoriser leur adaptation aux spécificités de la psychiatrie et leur fidélisation dans ce champ d’exercice, et maintenir un niveau de compétences en santé mentale grâce à la transmission des savoirs et des pratiques professionnelles, notamment dans une perspective intergénérationnelle. À ce moment, le tutorat était obligatoire. La base des échanges individuels ou collectifs portait essentiellement sur une situation clinique de vécu professionnel (vécu de soin, vécu dans l’équipe). Le tutoré pouvait bénéficier de rencontres régulières avec son tuteur, quatre heures par mois, et ce pendant neuf mois. Enfin, un cadre supérieur de santé coordonnait et permettait le bon fonctionnement du tutorat avec une rencontre tous les deux mois réunissant les tuteurs. Cela permettait d’assurer la répartition des différents tutorés et d’évoquer d’éventuelles situations sensibles. À noter que ce travail de construction et de mise en place a également révélé la fragilité de l’engagement des tuteurs dans cette mission. En effet, entre le flou sur le statut, le manque de reconnaissance institutionnel, ainsi que le nombre réduit de place à la formation pédagogique, seulement 25 professionnels sur les 45 initialement engagés ont réalisé la formation. Cela note des premières difficultés rencontrées pour pérenniser l’engagement des tuteurs dans le dispositif.
Une évolution soumise à des difficultés
Malgré la circulaire de 2006, depuis 10 ans, le tutorat a perdu une majorité de son financement des Agences Régionales de Santé (ARS), même si celui-ci est toujours maintenu en Auvergne-Rhône-Alpes (ARA). L’objectif est de soutenir les établissements hospitaliers en soins psychiatriques dans l’organisation de ce dispositif, mais selon des critères précis déterminés dans un cahier des charges, qui a fait évoluer le cadre de la pratique du tutorat. Ainsi, le dispositif n’obtient un financement de l’ARS ARA que si l’établissement organise conjointement une formation de consolidation des savoirs, à destination des nouveaux arrivants, visant à constituer un socle théorique commun aux professionnels. Il doit comporter une part de séances individuelles (soit 24h par tutoré) et une part de séances collectives (soit quatre séances par tutoré) durant la période de son tutorat. Ces séances de tutorat collectif permettent aux professionnels de différents services et d’une même institution, de partager leurs questionnements sur des thèmes précis, rencontrés dans le cadre spécifique de la psychiatrie. Depuis la création de ce dispositif, le nombre total d’heures de tutorat individuel a nettement diminué.
Par ailleurs, les tuteurs bénéficient de quatre séances d’analyse de la pratique par an. Au-delà de l’évolution des modalités du tutorat, le dispositif est aujourd’hui confronté à une autre difficulté, la diminution du nombre de tuteurs. Si les besoins d’accompagnement des jeunes infirmiers restent importants, l’engagement dans cette mission devient plus difficile. Elle demande un investissement conséquent qui s’ajoute à une activité clinique, dans un contexte hospitalier qui fait face à des tensions importantes et à une charge de travail grandissante. Les séances de tutorat sont régulièrement annulées ou reportées, faute d’effectifs suffisants dans les unités ou considérées comme non prioritaires face aux priorités de fonctionnement. Cela demande aux tuteurs de réajuster en permanence leur activité et de se montrer proactifs pour reprogrammer les rendez-vous. Bien que reconnu par l’institution, qui octroie jusqu’à 2,5 jours de RTT en fonction du nombre d’heures réalisées dans l’année, cette valorisation apparaît parfois insuffisante au regard de l’investissement au long cours et de l’adaptation constante que cela impose. L’engagement dans cette mission peut devenir difficile à maintenir sur le long terme, ce qui participe probablement à la diminution progressive du nombre de tuteurs.
Spécificités du tutorat à Saint Jean de Dieu
Le Centre Hospitalier Saint Jean de Dieu dispose actuellement de neuf infirmiers tuteurs, chacun accompagnant jusqu’à trois professionnels. Un nombre malheureusement insuffisant au regard des besoins actuels. À ce jour, huit tuteurs sur les neuf travaillent sur des structures extrahospitalières. Un seul vient d’un service de soins intrahospitalier. A noter que, parmi les neuf tuteurs actuels, cinq ont eux-mêmes bénéficié du tutorat lors de leur arrivée dans l’hôpital. Les quatre autres exerçaient déjà dans l’établissement avant la création du dispositif. Tous ont bénéficié d’une formation au tutorat mais à différentes périodes, car l’équipe de tuteurs a beaucoup évolué. Une expérience professionnelle d’au moins cinq ans est nécessaire pour prétendre à cette formation. À la suite, le tuteur devra s’engager dans cette mission pendant au moins trois ans. Une formation est organisée lorsque plusieurs infirmiers ont manifesté leur souhait de devenir tuteurs. Les tuteurs se réunissent une fois par trimestre, afin de faire le point sur les affectations possibles des tutorés et d’aborder les éventuelles difficultés rencontrées dans le cadre du tutorat.
C’est à cette occasion que sont planifiées les séances de tutorat collectif, qui nécessitent une organisation spécifique. Cette réunion est encadrée par le cadre supérieur de santé, chargé de la coordination du dispositif. Les séances d’analyse de la pratique sont réalisées le même jour avec un enseignant d’IFSI de formation ISP. Elles permettent aux tuteurs un accompagnement approprié. La première rencontre, réalisée en présence du cadre de santé du tutoré, permet de définir les principes et le cadre du dispositif, dans le but de faciliter son organisation. Il s’agit d’un temps capital pour protéger cet espace, souvent mis à mal par les aléas institutionnels et sécuriser le lien non-hiérarchique tuteur/tutoré, dans une dimension de confidentialité qui est à la base de ce dispositif. Les séances de tutorat individuel se basent sur les expériences vécues par le tutoré et sur les questionnements qui en découlent. Elles durent entre une heure et deux heures, selon l’organisation du tuteur. Les séances de tutorat collectif sont réalisées par deux binômes de tuteurs. Ces séances durent trois heures et visent à favoriser l’expression de chacun, dans une construction groupale.
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• Les auteurs – Vincent Pachiaudi, Infirmier DE, tuteur, secteur 69G2, CSA, CMP Vénissieux ; contact : vincent.pachiaudi@arhm.fr ; Marine Blandin, Infirmière DE ; Benoît Drouet, Infirmier DE ; Zoubir Ghilas, Infirmier DE ; Vincent Martial, Infirmier DE ; Céline Massat, Infirmière DE ; Rebecca Ramos, Infirmière DE ; Hervé Schwenzer, Infirmier de Secteur Psychiatrique ; Pascale Tisseur, Infirmière DE.










