Prise en charge des addictions  : de fortes tensions

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Ce rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) passe au crible les atouts et faiblesses du dispositif de prise en charge des addictions. La mission fait le constat d’un système aux fondamentaux solides mais sous forte tension, malgré l’engagement des professionnels. Elle formule des recommandations pour en consolider le pilotage et améliorer le repérage et l’accès aux soins.

Afin d’étayer ses constats, la mission s’est particulièrement intéressée aux enjeux de repérage, de prise en charge, de continuité des parcours et de coordination entre les acteurs. Elle s’est appuyée sur des investigations menées tant au niveau national que dans plusieurs territoires, sur une enquête auprès des établissements médico-sociaux spécialisés, ainsi que sur une étude statistique consacrée aux trajectoires ville-hôpital liées aux troubles dus à l’alcool. 

Dans leur rapport, les inspectrices décrivent un système dont les fondamentaux restent pertinents : une prise en charge globale intégrant les dimensions médicale, psychologique et sociale et une organisation reposant sur la complémentarité entre la médecine de ville, l’hôpital et le secteur médico-social spécialisé. Ce modèle vise à répondre à la diversité des situations et des besoins. 

Entre polyconsommations et comorbidités psychiatriques : des prises en charge de plus en plus complexes

Toutefois, ce dispositif est aujourd’hui soumis à de fortes tensions. D’une part, il est confronté à une évolution permanente des conduites addictives et à une complexification des situations, sous l’effet de l’augmentation des polyconsommations, des comorbidités psychiatriques et des addictions sans substance. D’autre part, le manque de ressources humaines en santé, en particulier médicales, complique  l’orientation des patients stabilisés vers la médecine de ville. 

Malgré l’engagement des professionnels, les parcours restent entravés par un repérage encore insuffisant et hétérogène, des délais d’accès importants aux soins spécialisés (deux mois d’attente en moyenne entre le premier contact et le premier rendez-vous avec un soignant en Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), ainsi que des difficultés de coordination entre acteurs et un manque de visibilité sur les besoins réels.  Le système peine ainsi à assurer l’accompagnement, notamment des publics cibles comme les jeunes ou les personnes en situation de précarité, tandis que les besoins des femmes, hors situation de grossesse, restent insuffisamment pris en compte.

Résultat : les files actives dégorgent et les bras manquent. Le dépistage, encore trop passif, repose quasi exclusivement sur la démarche spontanée du patient. Pour ceux qui poussent la porte des structures spécialisées comme les CSAPA, il faut désormais compter deux mois d’attente en moyenne. Un délai habituel encore aggravé par le fort taux de rendez-vous manqués, inhérent à ces publics précaires, qui désorganise des services déjà à bout de souffle.

Développer la culture addictologique 

Dans ce contexte, la mission de l’Igas avance 20 recommandations structurées autour de trois axes :

  • améliorer l’accès aux soins,
  • renforcer la culture addictologique à l’hôpital et conforter les pratiques professionnelles et
  • améliorer le pilotage permettant d’assurer la lisibilité, l’accessibilité et l’adéquation de l’offre de prise en charge

Pour répondre à ces enjeux, le rapport recommande de consolider le pilotage national et territorial, sur la base de diagnostics, de modèles d’intervention et d’indicateurs partagés, permettant de calibrer l’adéquation des ressources aux besoins. Il propose des pistes détaillées pour renforcer l’accès au premier recours, améliorer l’accès et la continuité des soins et développer une culture addictologique, en particulier à l’hôpital. 

S’agissant des pratiques professionnelles, le rapport encourage les sociétés savantes à élaborer des recommandations dédiées aux situations complexes. Par ailleurs, il préconise de faire de l’action en direction des femmes, au-delà des situations périnatales, une priorité du Fonds de lutte contre les addictions (FLCA). 

Plus concrètement, il s’agit de :

  • Promouvoir l’« aller vers » : déployer systématiquement équipes mobiles, consultations avancées et télémédecine pour rejoindre les jeunes, les personnes isolées ou précaires.
  • Intégrer l’addictologie à l’hôpital : rendre le repérage et la prise en charge de l’alcoolisme automatiques dans les établissements de santé, dès le passage aux urgences, en maternité ou en service de cancérologie. 
  • Prioriser les publics vulnérables : une priorité spécifique doit être accordée aux femmes, au-delà de la seule période périnatale. 
  • Institutionnaliser la pair-aidance : s’appuyer sur les cadrages à venir de la HAS pour intégrer pleinement les pairs-aidants dans les équipes, avec un statut et une rémunération clairs.
  • Ancrer le pilotage dans les territoires : adapter l’offre et les crédits aux réalités locales par des diagnostics territoriaux systématiques, tout en pérennisant les dispositifs comme l’expérimentation comme Equip’Addict.

Renforcer la prévention de l’addiction à l’alcool et au tabac

Enfin, le rapport appelle à réduire la pression exercée sur le système par le poids des addictions au tabac et à l’alcool, responsables de plus de 115 000 décès évitables chaque année. A cette fin, il recommande de renforcer la politique de prévention de l’addiction alcool et de généraliser, à tous les établissements de santé d’ici à 2027-2028, la démarche « lieux de santé sans tabac ».

Si ces mesures sont appliquées, le parcours de soins changera de logique. Au lieu d’attendre qu’un usager en rupture pousse la porte d’un centre, les soignants iront au-devant de ses besoins, notamment lors des passages à l’hôpital. Les délais d’attente pour intégrer un parcours de soins seraient considérablement réduits grâce à une meilleure adéquation des ressources. La réduction des délais en CSAPA et l’intégration renforcée de la pair-aidance offriront un soutien plus efficace pour la gestion des pathologies duelles et la prévention des rechutes.

Addictions : améliorer les parcours de prise en charge, Nathalie Rabier-Thoreau, Stéphanie Seydoux, IGAS, juin 2026