L’exercice libéral, levier de santé pour les infirmières face à l’épuisement hospitalier 

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Un rapport de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) analyse la façon dont la transition des infirmières du salariat hospitalier vers l’exercice libéral contribue à réduire leur exposition aux facteurs de risques psychosociaux et à améliorer leur santé.

Au-delà du salaire, le défi des conditions de travail s’affiche comme un enjeu primordial pour favoriser la santé des soignants et leur fidélisation, notamment à l’hôpital. Ce rapport de l’Irdes s’inscrit en effet dans un contexte de pénurie mondiale des professionnels de santé. En dix ans, la France observe une hausse des effectifs infirmiers bien plus marquée dans le secteur libéral (+28,5 %) que dans le salariat hospitalier (+6,9 %). Cette dynamique traduit des difficultés majeures d’attractivité à l’hôpital, alimentées par une dégradation continue des conditions de travail. L’étude de l’Irdes analyse ainsi comment le passage vers l’exercice libéral réduit l’exposition aux risques psychosociaux (RPS) et améliore l’état de santé des professionnels.

Troubles anxieux généralisés et épisodes dépressifs majeurs

La première partie du rapport souligne le poids des risques psychosociaux en milieu hospitalier pour l’ensemble des soignants : forte intensité de travail, manque d’autonomie et reconnaissance insuffisante.Ces facteurs ont un impact direct et délétère sur la santé mentale, favorisant notamment les troubles anxieux généralisés et les épisodes dépressifs majeurs, particulièrement chez les infirmières et les sages-femmes. « Les contraintes auxquelles sont exposés les professionnels hospitaliers sont multiples : intensité du travail, manque d’autonomie professionnelle, surcharge émotionnelle, reconnaissance insuffisante, qualité empêchée, faible soutien hiérarchique et conflits de valeurs. Ces dimensions renvoient à ce que la littérature désigne comme des facteurs de risques psychosociaux, c’est-à-dire l’ensemble des caractéristiques de l’organisation du travail et de l’activité professionnelle susceptibles d’altérer la santé physique et mentale des travailleurs lorsqu’un déséquilibre persiste entre les exigences professionnelles et les ressources professionnelles disponibles pour y faire face« , précise ainsi le rapport.

Si le soutien social et la reconnaissance jouent un rôle protecteur, l’autonomie à l’hôpital reste souvent trop bridée par les protocoles pour compenser efficacement la charge de travail. Cette dégradation des conditions de travail « est également le fruit de transformations organisationnelles du secteur hospitalier, dans un contexte de tarification à l’activité (T2A), qui impose une pression accrue sur les soignants« , souligne encore le rapport de l’Irdes. « Cette logique de rentabilité, visant à améliorer la productivité tout en réduisant les coûts, a généré un sentiment de qualité empêchée et renforcé les conflits de valeurs, notamment en raison d’un manque de ressources humaines et matérielles pour accomplir le travail correctement ». Les auteurs décrivent ainsi « un impact psychologique massif » sur les soignants : « augmentation du stress post-traumatique, de l’anxiété, des conduites addictives et de la dépression« .

Une meilleure santé en exercice libéral

Le second volet de l’étude invalide l’idée reçue d’un effet de sélection qui voudrait que seules les infirmières en bonne santé choisissent le libéral. Au contraire, les données montrent que celles qui quittent l’hôpital présentent initialement un état de santé plus dégradé et une consommation de soins hospitaliers plus élevée que celles qui restent salariées. Après l’installation en libéral, on observe cependant une amélioration de leur santé, illustrée par une baisse significative du recours aux soins d’urgence et aux hospitalisations. « L’hypothèse retenue est que les différences d’organisation du travail entre ces deux modes d’exercice se traduisent par des niveaux d’exposition distincts aux contraintes psychosociales« , avancent les auteurs.

Ils affirment pour conclure que l’exercice libéral offre une « autonomie suffisante » qui agit comme un levier bénéfique pour la santé, malgré une charge de travail qui demeure importante. « Après l’installation en libéral, on observe une diminution du recours aux soins hospitaliers, suggérant une amélioration de l’état de santé« , notent ainsi les auteurs. « Sur la population des infirmières, et plus spécifiquement des infirmières en soins généraux, les résultats corroborent l’amélioration relative de l’état de santé après le passage vers l’exercice libéral. Autrement dit, pour ces infirmières initialement exposées à des niveaux élevés de demande psychologique, un faible contrôle sur l’activité et un déséquilibre effort-récompense, la sortie du cadre hospitalier est associée à un meilleur état de santé. Cette évolution est cohérente avec l’hypothèse selon laquelle l’exercice libéral, en offrant une plus grande autonomie organisationnelle et décisionnelle, pourrait atténuer les effets délétères des contraintes hospitalières sur la santé« .

Le rapport préconise que les politiques publiques ne se limitent plus à des revalorisations salariales, jugées insuffisantes pour la fidélisation des professionnels de santé, à long terme. Une amélioration durable du système exige une transformation profonde des environnements de travail hospitaliers, passant par un renforcement des marges de manœuvre, du soutien organisationnel et de la reconnaissance effective du métier.

Pour en savoir plus :

• Entre hôpital et libéral : trajectoires professionnelles et santé face aux facteurs de risques psychosociaux des infirmières, Augé E.Mousquès J.Gousset C. (Irdes). Rapport n° 602 – Avril 2026 – 96 pages.


Trois questions à Estelle Augé et Julien Mousquès et Christophe Gousset, à l'occasion de la parution du Rapport de l'Irdes n° 602 intitulé « Entre hôpital et libéral : trajectoires professionnelles et santé face aux facteurs de risques psychosociaux des infirmières ».

1/ Dans quelle mesure les facteurs de risques psychosociaux propres au travail hospitalier affectent-ils la santé des professionnels de santé dans leur ensemble ?

La littérature montre qu'en France, les professionnels de santé hospitaliers - notamment les infirmières, les sages-femmes et les aides-soignantes - comptent parmi les catégories les plus exposées aux facteurs de risques psychosociaux (RPS). Ces facteurs renvoient à l'ensemble des caractéristiques de l'organisation et des conditions de travail qui sont susceptibles d'altérer la santé. Parmi eux figurent notamment l'intensité du travail (charge, rythme, imprévisibilité), le manque d'autonomie professionnelle, la surcharge émotionnelle (exposition à la souffrance, à la mort, gestion des émotions), la reconnaissance insuffisante, la qualité empêchée, le faible soutien hiérarchique et les conflits de valeurs.
Nos résultats confirment et précisent ces constats : ils montrent que les facteurs de RPS impactent la santé mentale, en augmentant les troubles d'anxiété généralisés et les épisodes dépressifs majeurs. Des effets qui sont particulièrement portés par les infirmières, surtout les infirmières en soins généraux et les sages-femmes. Ils mettent également en évidence le rôle déterminant des ressources professionnelles disponibles, telles que le soutien social, la reconnaissance et l'autonomie. Lorsque ces ressources sont élevées, elles jouent un rôle protecteur en atténuant l'impact des exigences professionnelles.
L'effet de l'autonomie apparait néanmoins plus mitigé. Ce résultat peut s'expliquer par le fait que, dans le cadre hospitalier, les marges de manœuvre restent limitées : la pratique est fortement encadrée par des protocoles standardisés et des contraintes organisationnelles, ce qui restreint l'autonomie effective des professionnels, en particulier celle des infirmières en soins généraux.
Ainsi, au-delà de l'exposition aux facteurs de RPS, c'est bien le déséquilibre entre exigences professionnelles et ressources qui apparaît comme le mécanisme central de dégradation de la santé des professionnels de santé.

2/ Le passage à l'exercice libéral des infirmières améliore-t-il leur santé, et pourquoi ?

La Drees a montré qu'en France, une infirmière sur deux quitte l'hôpital après dix ans d'exercice. Ces trajectoires professionnelles s'orientent fréquemment vers des formes d'emploi perçues comme offrant de meilleures conditions de travail et une plus grande satisfaction professionnelle. Parmi ces trajectoires, 10 % concernent l'exercice libéral. Si la littérature en économie de la santé met en évidence que les travailleurs indépendants présentent un meilleur état de santé que les salariés, une question centrale demeure : cet avantage reflète-t-il un effet de sélection - les infirmières en meilleure santé sont plus susceptibles de quitter l'hôpital - ou bien un effet lié à de meilleures conditions d'exercice, notamment en termes d'autonomie, de flexibilité et de contrôle du temps de travail ?
Nos résultats suggèrent que l'amélioration de la santé observée après le passage en libéral ne relève pas uniquement d'un effet de sélection. En effet, les infirmières quittant l'hôpital présentent, en amont, un état de santé plus dégradé (davantage d'hospitalisations et d'arrêt maladie) et après la transition, on observe une amélioration de certains indicateurs, notamment une moindre probabilité d'hospitalisation et de recours aux urgences, ainsi qu'une réduction de consommation d'hypnotiques. Ces résultats plaident en faveur d'un effet propre des conditions d'exercice en libéral. Celles-ci se distinguent notamment par une autonomie réelle dans l'organisation du travail : les infirmières peuvent ajuster leur charge d'activité. Cette autonomie effective, associée à un meilleur contrôle de l'activité, apparaît comme un levier central d'amélioration de leur santé.

3/ Quelles recommandations peut-on faire pour améliorer la santé des soignants ?

Si les revalorisations salariales sont nécessaires - notamment celles issues du Ségur de la santé, qui ont constitué un effort important de rattrapage collectif -, elles demeurent insuffisantes au regard de standards internationaux. En France, la rémunération des infirmières hospitalières se situe en effet autour du salaire moyen national, alors que dans les pays de l'OCDE, elle est en moyenne environ 20 % supérieure.
Toutefois, l'enjeu ne se limite pas à la seule dimension salariale. Notre étude montre que la santé des soignants relève des conditions de travail. Les transformations organisationnelles - amélioration des marges de manœuvre, renforcement du soutien managérial et collectif, dispositifs de reconnaissance professionnelle, à la fois financiers et symboliques - jouent un rôle central dans la réduction des risques psychosociaux. En agissant directement sur les sources de stress, ces leviers permettent de diminuer l'intensité perçue du travail et d'en atténuer les effets délétères sur la santé mentale.