Tombée en automne, comme une feuille de platane…

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Il est des histoires de patients douloureuses que l’on aurait préféré ne pas vivre… Celle-ci, bouleversante, interroge la difficulté à enclencher des soins somatiques pour Madame C., une patiente psychotique jugée « difficile ». Une stigmatisation insupportable pour la médecin généraliste V. Sylviery, qui était enfin parvenue à l’approcher…

De tous les patientes hospitalisées dans les unités d’entrée dans lesquelles j’ai travaillé, il en est une plus difficile à apprivoiser que tous les renards du monde. Une ombre terrifiante à la limite de mon champ de vision. Une femme au regard intensément noir, aux longs cheveux gris tombant en mèches hirsutes devant son visage. Une menace qui me surprend de derrière un angle de mur lorsque j’avance dans le couloir, et me toise tel un fauve prêt à bondir.

Madame C n’est pas seulement terrifiante, de par son aspect digne d’un screamer de film d’horreur, au point qu’on redoute toujours de la voir apparaître dans un miroir. Madame C est aussi terrible dans ses paroles. Ingénieur en astrophysique, elle a la langue bien pendue et la verve assassine lorsqu’il s’agit d’éloigner les importuns. Toujours pertinente dans ses injures, elle semble cibler les points sensibles. « Vous n’êtes pas un vrai médecin. Vous n’êtes qu’une gamine ! « , m’a t-elle dit lors de notre première rencontres.

Une patiente que les traitements n’ont ni soignée, ni brisée….

Madame C est la première patiente pour laquelle on m’a interpellée. Résidente de l’unité Winnicott, une unité d’entrée , depuis déjà un bon nombre d’années, elle est de ces patients que les traitements n’ont ni soignés, ni brisés. Madame C est une « malade difficile ». Opposante à tous les soins, toujours bien campée sur ses saillies agressives, elle inspire la peur lorsqu’elle se lève et menace de frapper. 

Il semble que les médecins généralistes n’aient pas eu avec elle plus de succès que les nombreux psychiatres qui se sont succédé à son chevet. Et pour ces derniers, les choses ne sont pas prêt de s’arranger : quelques mois après mon arrivée, l’unité Winnicott se retrouve brutalement dépourvue de psychiatre attitré. Ce sont donc ceux des autres unités qui se relaient : un psychiatre différent toutes les trois semaines. Un véritable modèle de continuité dans la prise en charge de la psychose, à n’en pas douter.

« Opposante à tous les soins, et toujours bien campée sur ses saillies agressives et la peur qu’elle inspire lorsqu’elle se lève et menace de frapper… »

Quatre mois après mon arrivée, tout bascule…

Les premiers mois s’écoulent sans qu’il me soit possible de toucher Madame C ni qu’elle accepte les soins proposés. Jusqu’à cette conjonctivite purulente durant laquelle j’ai bien cru qu’elle perdrait un œil, elle a continué de tout refuser, et de guérir seule, miraculeusement. Et puis, quatre mois après mon arrivée, tout a basculé. C’était pendant mes congés. Comme à son habitude, Madame C venait d’allumer une cigarette dans sa chambre. Et cette fois, son épaisse chevelure s’est enflammée. Elle est sortie de sa chambre en feu, sans courir ni hurler. En marchant. Les autres patients, confrontés à cette vision d’horreur, ont alerté les soignants sans attendre. En quelques minutes à peine le feu avait eu le temps de lui dévorer la moitié du visage, l’oreille, et l’épaule. Brûlée au deuxième et troisième degrés, Madame C a continué de refuser régulièrement les soins et la chirurgie, acceptant un pansement sur deux et ma visite pas plus que quelques minutes. J’assiste, impuissante, à la fonte purulente de son oreille, je demande en désespoir de cause à l’équipe de lui apporter un miroir.

Elle découvre alors son reflet défiguré et murmure : « Ah, quand même… ». Consciente de la violence d’un tel acte, je me rassure dans les jours qui suivent en apprenant qu’elle accepte les pansements et les antibiotiques, qui finissent par avoir raison du grignotement de ses chairs. Refusant toujours la chirurgie, elle ne cesse pour autant de fumer.

« J’assiste, impuissante, à la fonte purulente de son oreille, je demande en désespoir de cause à l’équipe de lui apporter un miroir ».

Contre toute attente, elle se laisse enfin amadouer…

Madame C est alors mutée dans l’unité des malades difficiles, puis en service de médecine somatique, où l’on continue de la soigner au mieux dans les limites de ce qu’elle accepte. Contre toute attente, et grâce aux soins attentifs prodigués, peu à peu, elle guérit. Elle revient alors dans son unité. C’est une femme droite et menaçante qui nous a quittés. Celle qui revient est une vieillarde recroquevillée sur une chaise roulante. Ses murailles semblent s’être affaissées en même temps que ses chairs, comme si cette prise de conscience soudaine de sa fragilité lui avait donné corps. Son corps. Comme si soudain cette femme, qui avait toujours craint d’être abandonnée de nous comme elle l’avait été de sa famille, avait enfin changé de stratégie. Et plutôt que de nous rejeter pour mieux se protéger, elle se laisse enfin amadouer.

Aussi j’arrive maintenant à lui parler, à lui proposer mon aide, qu’elle refuse, mais sans m’insulter. Au bout de quelques semaines, elle accepte de me voir pour des problèmes bien précis et quelques mois après, elle accepte enfin un examen clinique complet. Alarmée par son état cardiovasculaire et neurologique, je demande une consultation chez un cardiologue, une IRM cérébrale, un bilan vasculaire, et prescrit l’aspirine qu’elle refusait jusqu’alors. Les courriers sont faits. Les rendez-vous ne sont pas pris. Je relance. J’alerte le psychiatre de passage dans l’unité, qui appuie ma demande.

J’aime bien ce psychiatre. Il vient me saluer, me parle des patients en face, répond à mes mails, prescrit même des laxatifs. J’aimerais qu’il en soit de même avec tous. Mais voilà, « il n’est pas de mes unités », et s’en retourne dans les siennes.

« Et j’avais demandé pour quelle vie étions-nous prêts à nous acharner au point de l’attacher pour lui faire des pansements contre son gré ».

Tombée en octobre comme une feuille de platane…

Deux mois et deux psychiatres plus tard, alors que les rendez-vous ne sont toujours pas fixés, je m’essaie à un ton plus sec, sans succès. Les équipes sont surchargées, et moi très mal à l’aise à l’idée de me faire détester à force d’en rajouter. Mais cette fois, ça ne peut plus durer. C’est finalement la secrétaire de l’unité qui entend mon appel de détresse et s’attelle à la prise des rendez-vous.

Et puis, un matin, Madame C est morte. Sans bruit, sans éclat. Tombée en octobre comme une feuille des platanes du parc, pendant mes congés. Comme une dernière pointe qui vient remuer ma culpabilité. Ses rendez-vous de cardiologie enfin pris quelques jours plus tôt, il ne reste plus qu’à les annuler. Car c’est précisément son cœur qui s’est arrêté.

Et comme Madame C est seule, que personne ne vient jamais la voir, et que personne n’appelle jamais, personne ne s’inquiétera de son sort. Personne n’ira questionner les circonstances de sa mort si soudaine, dans ce lit sale, dans cette chambre délabrée. On dira que c’est « probablement une fausse route« . Que c’est mieux ainsi. Que ça devait finir par arriver. Bien sûr que ça devait arriver. Mais quel est le but profond de ce discours ? De philosopher sur la mort et relativiser la fin ?

Quelques mois plus tôt, lorsque Madame C venait de se brûler, certains avaient évoqué la possibilité de lui faire une greffe de peau sous anesthésie générale. Un geste effectué contre sa volonté rendue déraisonnable par la psychose. Mais un tel choix impliquait des soins pendant plusieurs jours pour lesquels il aurait fallu la contenir. Aussi, à ce moment précis, je m’y étais opposée. J’avais pris la parole lors de la réunion pluridisciplinaire. J’avais demandé quel était le projet pour cette femme hospitalisée depuis des années, pour laquelle aucun lieu de vie n’était envisagé, aucune issue, aucune amélioration, juste un emprisonnement à vie dans un service de psychiatrie. Et j’avais demandé pour quelle vie étions-nous prêts à nous acharner au point de l’attacher pour lui faire des pansements contre son gré.

Je me souviens encore des regards outrés de mes collègues psychiatres. Je ne pouvais pas dire ça. On ne pouvait pas renoncer. Il fallait à tout prix essayer de lui sauver la vie. Et puis, finalement, c’est l’hôpital général qui a refusé. Alors s’il fallait à tout prix la sauver, pourquoi l’avoir laissée mourir ainsi quand enfin elle acceptait d’être soignée ? Quel est l’intérêt de ce discours plein de sagesse sur la mort, quand le mien était si prompt à choquer ? L’objectif, c’est de se dire que personne n’y pouvait rien. Que personne n’est responsable. Quand, en réalité, tout le monde l’est.

Vanawine Sylviery
Médecin généraliste