PARIS
79e Congrès des psychanalystes de langue française (CPLF)
ARGUMENTS
François Richard, La bisexualité, l'inceste et la mort
Le psychanalyste écoute les variations des positions psychiques du patient à partir des siennes : l’oscillation de la bisexualité psychique entre pôle féminin et pôle masculin dans la série qu’elle parcourt fournit d’emblée un paradigme peut-être trop évident – plusieurs objections surgissent : cela ne mène-t-il pas à sous-estimer l’angoisse de castration et la prégnance du féminin archaïque puisque la bisexualité autorise l’illusion d’une totalité sans manque ? Sa créativité dissimule une négativité qui risque d’échapper au travail analytique. D’abord utile au travail analytique, la bisexualité psychique génère en séance une résistance spécifique et des transferts complexes, dont il faut dégager les ressorts pour envisager les formes corrélatives de l’interprétation après avoir reproblématisé les relations entre sexe et genre chez Freud et en psychanalyse pour liquider des préjugés qui peuvent affecter l’écoute – ce qui mène à concevoir que l’idée d’une disposition bisexuelle originaire recouvre l’irreprésentable d’une incestualité sauvage mortifère. C’est ce qui va à l’encontre du sexe anatomique du sujet qui subit le refoulement, mais ce sont les désirs aussi bien masculins que féminins qui sont réprimés chez une même personne, c’est le féminin qui est foncièrement l’objet du refus tant chez la femme que chez l’homme – toutes ces formulations apparemment contradictoires sont argumentées par Freud. La sériepropose un véritable concept, qui accompagne toute la pensée freudienne sur la bisexualité, avec son « oscillation périodique » entre objet hétéro ou homo-sexuel, le souvenir d’une orientation précoce dans l’enfance ou révélée seulement avec la puberté. L’oscillationconstitue pour la série un système des intermittences, ou des hésitations, du cœur, de la « préférence ».
Il y a une montée dans le texte freudien vers des assertions de plus en plus radicales sur la prégnance de la féminité maternelle originaire, et l’impossibilité de la bien définir – parallèles aux assertions non moins radicales sur la quasi homologie du sadisme et du masochisme dans la pulsion de mort. On peut envisager le travail de la bisexualité psychique en séance et son devenir multiple dans les associativités – dissociativités réciproques du patient et de l’analyste à partir de la découverte freudienne de représentations « inconnues » au-delà des « représentations but » (Freud, 1900). Un complexe d’Œdipe déformé, mal organisé (mes patients Marie et Stéphane) autorise l’analyse, mais que se passe-t-il lorsqu’il ne s’est pas organisé (cas de Bob) ? Le conflit entre hétéro et homo-sexualités n’est pas liquidé, mais on ne sait pas s’il produit un clivage ou si celui-ci trouve une représentance dans ce conflit que ma patiente Catherine croitavoir, si ce n’est complètement surmonté, du moins dédramatisé – alors que l’adolescent Alexandre, lui, montre sans fard la déroute de son moi, lorsqu’il choit dans la reviviscence d’un moment infantile incestueux. Je fais l’hypothèse suivante : un désir incestueux irreprésentable est recouvert par les représentations bisexuelles, parce que l’excès du fantasme d’inceste ne peut trouver comme inscription qu’une abstraction sans contenu. La symétrie bisexuelle est l’effet imaginaire d’un triangle originaire pas systématiquement structuré, où l’incestualité attaque le moi et ses représentations identificatoires : la bisexualité est à la fois une disposition originaire qui participe de cette sauvagerie pulsionnelle parce qu’elle affole les orientations et ce qui la refoule par sa dimension classificatoire rassurante. L’analyse de la bisexualité psychique introduit à l’analyse de l’indifférenciation avec l’objet primaire, ce qu’illustrent les cas cliniques présentés.
Jean-Michel Lévy, Ombres et lumières de la bisexualité
En 1898, Freud écrivait à Fliess que bien loin de la sous-estimer, il attendait de la bisexualité toutes les autres lumières. Il ne semble pas que cet espoir se soit jamais réalisé puisque, trente ans plus tard, il déplorait que « la doctrine de la bisexualité demeure encore dans une grande obscurité, et [que] nous ne pouvons en psychanalyse que ressentir comme une grave perturbation le fait qu’elle n’ait pas encore trouvé de connexion avec la doctrine des pulsions». Une difficulté théorique, métapsychologique, mais aussi pratique, comme le montre le questionnement ultérieur de Freud sur la fin de l’analyse et sa possible butée sur le « roc » de la castration, c’est-à-dire sur le souhait inextinguible de pénis chez la femme et sur la protestation masculine chez l’homme, une butée qui sera même référée en dernière explication au roc d’origine, biologique, de la sexuation. Mais quand Freud use de cette interprétation ultime pour rendre compte de l’impasse, il en vient alors à laisser de côté, en esquivant ce qu’il avait lui-même mis en lumière, la bisexualité psychique.
Qu’est-ce qui fait que celle-ci en soit alors venue ici à se dérober, à retourner dans l’ombre ? Une bisexualité pourtant dégagée de celle de Fliess, mais qui semble pourtant y faire parfois retour. Une bisexualité qui tout au long de l’œuvre de Freud apparaît comme une chose étrange (étrangère ?) qui ne s’intègre jamais parfaitementdans le corpus théorique, qui résiste à l’assimilation complète, qui l’excède toujours, peut-être comme un reflet de sa position dans la psyché.
Ces questions soulevées par Freud dans le Malaise dans la cultureet dans L’analyse finie et l’analyse infinie me semblent toujours d’actualité et pour les aborder, j’interrogerai l’incidence de la résistance transférentielle s’étayant sur le complexe de castration et son impact dans la cure vis-à-vis de la différence dessexes, car, tout comme la théorie phallique infantile dont elle procède, la théorie psychanalytique de la castration peut en effet figer durablement la différence desexe, s’y limiter et faire ainsi buter l’analyse sur un roc.
Mais pour introduire ces questions, je commencerai par une autre actualité, celle des théories du genre qui confrontent la bisexualité à « l’indifférence des sexes » et qui interpellent la psychanalyse en lui reprochant notamment sa vision de la bisexualité, jugée trop normative et qui serait en définitive mise au « service » de l’hétérosexualité.
Entre le fantasme d’une liberté psychique « acquise d’emblée », sur le mode de la déclaration des droits de l’homme, et le goulot d’étranglement de celle-ci incarné par le roc, entre ces deux bornes l’on peut néanmoins espérer pour la psyché pouvoir maintenir un espace de pensée, une ouverture à ce plus de liberté psychique que peut offrir la psychanalyse.
Un entre-deux qui nous ramène aux difficultés freudiennes évoquées, et toujours actuelles, liées à la place qu’accorde l’analyste à la bisexualité dans la cure, dans ce lieu où l’on peut rencontrer des désirs « surprenants » par rapport à l’attendu, comme pour un homme celui de pouvoir exprimer un désir de castration, une problématique qui sera illustrée cliniquement par la cure d’un petit garçon.
La symbolisation ne peut-elle être plurielle ? À travers la clinique je reprendrai la question des symbolisations, en y soulignant l’importance et le rôle des fantasmes, et en particulier celui de la scène primitive. Les embarras posés par la bisexualité seront aussi envisagés sous l’angle du conflit identificatoire et du danger qu’il peut représenter pour le narcissisme.
Je reviendrai ensuite sur les difficultés relatives à la fin de l’analyse en continuant à interroger le rôle qu’y jouent les théories de l’analyste sur la bisexualité, y compris les siennes propres, les plus intimes, qui pourront intervenir de façon déterminante dans le jeu transférentiel et le non-dénouement d’une analyse. En effet la cure peut se figer, être immobilisée à la fois par l’esquivede l’analysant, destinée à éviter le danger d’un conflit insoutenable, et par la connivencede l’analyste qui laisse la bisexualité demeurer dans l’ombre.
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