25/11/2021

« Je ne suis qu’un numéro… »

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Dans cette nouvelle vignette clinique, Claire Lormeau, psychologue en Ehpad, présente Monsieur A., un résident qui parait hautain et querelleur et agace l’équipe… Pourtant sa froideur pourrait être liée à des difficultés de reconnaissance de ses émotions, voire à des troubles autistiques. Un point de vue pour aider les soignants à prendre du recul par rapport à des remarques jugées désobligeantes, mais qui seraient dénuées d’affects.

L’animatrice ne sait plus comment parler à Monsieur A. Chaque fois qu’elle lui adresse la parole, elle a l’impression d’essuyer une nouvelle rebuffade. Lorsqu’il vient à la séance « lecture du journal » qu’elle anime, il n’épargne personne de ses réflexions, qu’elle ressent comme malvenues, désagréables. Arrive un point où elle laisse dans le logiciel de transmission cette remarque, en rouge : « Je ne sais plus quoi faire avec Monsieur A. ».

Un contact particulier…

Monsieur A. entre dans l’établissement durant l’été 2020, alors qu’il est en perte d’autonomie. Agé de 75 ans, il montre un contact est particulier. Le ton de la voix est uniforme, la prosodie mécanique, les remarques dures. Monsieur A. a été victime d’une noyade, associée à un AVC, auxquels il a réchappé. Son score au MMS (Mental-State Examination )1, de 29/30, n’oriente pas vers des signes de de démence. Cependant, Monsieur A. se répète souvent et semble avoir quelques troubles de la compréhension.

Les premiers temps, Monsieur A. me sollicite régulièrement, soit directement, soit avec des petits messages. Comme je m’occupe de recueillir les souhaits de fin de vie et les directives anticipées, il souhaite mettre au clair l’ensemble de ses aspirations : don du corps à la science, don d’organes… Je lui transmets de la documentation et lui explique ce que je peux faire. Nos rendez-vous hebdomadaires sont brefs, pragmatiques. À leur issue, Monsieur A. me rappelle systématiquement où il conserve les documents importants. Le temps s’écoule, et malgré cela, le courant ne passe pas spécialement avec les membres de l’équipe. Les remarques de Monsieur A. ont tendance à crisper mes collègues et je m’interroge. Son attitude et les signes cliniques sont-ils liés à son AVC, à son âge, à une maladie neurologique non diagnostiquée, à sa personnalité ?

Un autre point de vue ?

La secrétaire me parle de l’épouse de Monsieur A., qui souhaite me rencontrer. Cette femme, qui s’est épuisée dans l’accompagnement de son époux, m’apparaît comme très perturbée et subissant sa relation maritale. Les rendez-vous mensuels se succèdent. Peu à peu, se dessine le tableau de sa vie avec cet homme qu’elle n’a plus envie de voir. Elle m’explique avoir, avec du recul, le sentiment d’être tombée dans un piège. Il l’a « attirée » dans le mariage, mais ne lui a jamais accordé d’attention, ni aux enfants. Il a été et reste un époux désagréable. Elle se demande s’il ne pourrait pas être « un pervers narcissique ». Elle me montre les courriers qu’il lui envoie. Tout juste un bonjour, une phrase de demande, et son prénom en signature, rien de plus. Elle a le sentiment d’avoir perdu sa vie de femme. J’évoque avec elle la possibilité du divorce, elle la balaye néanmoins d’un revers de la main. Elle est toujours restée avec lui, d’abord pour les enfants, puis les petits-enfants, et maintenant ? De toute façon, elle vit seule, puisque lui vit ici.

Peu de temps après le SOS de l’animatrice, je rencontre Monsieur A. qui attend dans un couloir, le rendez-vous avec son médecin traitant. Je le salue et, pour prendre contact, lui demande « s’il attend son médecin traitant ». Réponse : « Vous le savez bien, alors pourquoi vous me le demandez ? ». Je pourrais très mal le prendre, mais le ton n’est pas moqueur. Monsieur A. semble poser une véritable question. Je m’explique : « Je vous pose la question par politesse, pour vous parler un peu ». Réponse : « Ah. D’accord. Merci. ». Et de m’adresser un sourire un peu crispé, comme il a l’habitude de les faire.

Cet échange me trotte en tête… Des liens se créent. Les questions et affirmations répétitives de Monsieur A. sont-elles des rituels ? Et ses difficultés de communication, son manque d’empathie ? Et sa prosodie monotone ? Et son alexithymie , ce silence émotionnel ? Monsieur A. pourrait-il souffrir de troubles autistiques 2 tout en étant plus ou moins adapté ? Le tableau clinique me semble « coller ». Peut-être que je n’ai pas envie de voir une personnalité difficile chez cet homme, mais je n’y vois pas un pervers narcissique. C’est vrai qu’il donne cette impression de dédain, de manque d’empathie, mais les similarités3 s’arrêtent là. Reste la question de l’origine de ces troubles : sont-ils apparus suite à l’AVC ou pré-existaient-ils ?

Un constat difficile

Un ou deux mois plus tard, c’est un entretien avec monsieur A. qui me paraît confirmer cette idée. Je viens le voir pour lui annoncer le décès d’un de ses voisins. Pas d’émotion. Il note simplement que personne ne lui a annoncé le décès d’une résidente avec qui il restait à la fin du repas du soir. Je ne le savais pas. Puis suit une litanie de réflexions positives, mais surtout négatives sur l’établissement et le personnel, mais sans quérulence4. À chaque proposition de solution, à chaque reformulation avec une proposition de ressenti émotionnel, Monsieur revient sur le constat qu’il vient de faire. Sa conclusion est sans appel : il n’est qu’un numéro et ce, même si j’essaie de lui communiquer que si c’était le cas, je ne serai pas là.

Voilà bien un de ces entretiens d’où je sors complètement désemparée. Vidée. Comment expliquer qu’il y a des problèmes sans réponse, même si, « logiquement », si ? Comment amener à faire entrevoir à Monsieur A. un autre point de vue que le sien ? Comment l’aider, soulager sa souffrance manifeste, même si elle ne paraît que « rationnelle » ?

 Comme l’ensemble de l’équipe, je me sens en échec. Je leur ai fait part de mon hypothèse diagnostique, en insistant bien sur le fait qu’il s’agit « d’une hypothèse », pour les aider à prendre du recul. Avec peu d’effet : il y a moins de transmissions concernant les difficultés rencontrées avec Monsieur A., cependant, dès que j’aborde le sujet, je sens du dépit, de l’énervement face à des réflexions perçues comme des attaques et blessantes. Tout le monde essaie de faire de son mieux et je tente de faire comprendre à chacun que les remarques de Monsieur ne sont pas personnelles.

Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur comment ce monsieur vit, quel est son univers intérieur et comment va-t-il finir sa vie ? J’imagine qu’il doit être seul, mais il ne parle pas de ce qu’il ressent. Je n’ai pas vu son épouse depuis quelques temps, je ne sais pas si elle vient encore lui rendre visite. S’est-elle « affranchie » ? Et puis, dans le fond, avec ses réflexions, si justes en dépit de nos imparfaites réponses et tentatives de solution, Monsieur A. me paraît avoir fondamentalement raison : la question d’être seulement un numéro (son seul « ressenti » ?), ne serait-elle pas légitime ?

Claire Lormeau, psychologue.
Crédit photo Didier Carluccio

1- Mini-Mental State Examination dans sa version consensuelle établie par le groupe de recherche et
d’évaluation des outils cognitifs (GRECO)
. Selon une recommandation de la HAS un score rendu en fin de test inférieur ou égal à 24 points permet d’évoquer un état de conscience altéré et d’orienter vers le diagnostic de la démence.
2- Voir : https://www.passeportsante.net/fr/Maux/Problemes/Fiche.aspx?doc=syndrome-asperger
3- http://www.psychomedia.qc.ca/personnalite/qu-est-ce-que-le-trouble-de-personnalite-narcissique
4- La quérulence est une tendance pathologique à rechercher les querelles, à revendiquer la réparation d’un préjudice subi, réel ou imaginaire.

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