18/05/2020

Covid-19 : quid des ados après la fermeture de leur unité ?

FacebookTwitterLinkedInEmail

Le confinement nous a arraché la maîtrise de l’espace et du temps. Distances imposées dehors et subies dedans, temporalité altérée par l’incertitude, l’environnement entier nous échappe. L’unité pour ados a été fermée mais les soignants ont réussi à maintenir des médiations par visioconférence. Retour sur ce temps de crise, en attendant celui de l’après…

Jeudi 12 Mars, 20h, l’annonce est aussi glaçante que solennelle : « nous sommes en guerre, préparez-vous, le confinement démarre dans 3 jours ». Panique générale, chacun se rue sur un caddie pour remplir son frigo, ses étagères, et ses toilettes… Les questions fusent : le travail, les enfants, les vacances en famille … Je reste perplexe. Quel lien entre la guerre et la situation actuelle ? Pourtant, comme tout le monde, je me demande de quoi j’ai besoin pour survivre. Il me vient à l’esprit cette carte du Dixiludo® (1) « Si vous deviez partir sur une île déserte, qu’emporteriez-vous ? » Je réponds toujours des choses absurdes comme : un transat et un distributeur de boissons fraîches. La prochaine fois, j’y réfléchirai à deux fois.

Le terme « confinement » m’évoque ces abris anti-atomiques construits par certains originaux convaincus d’une prochaine fin du monde. Que vais-je donc mettre dans ma grotte de 50 m2 sans jardin ? La foule continue d’affluer vers les hypermarchés. Effet de masse, je sens qu’il faut s’agiter mais je ne trouve pas à propos de quoi. Impossible de me convaincre que je vais mourir de faim. Je  tire alors une autre carte : « Vous partez pour une croisière de 3 mois en solitaire, vous avez le droit de prendre 5 objets, lesquels choisissez-vous ? ». Facile ! Des livres, un carnet et un stylo, de quoi tricoter et un bon stock de chocolat. Problème résolu, je suis prête.

Fermeture immédiate de l’unité pour adolescents

Retour à l’hôpital. Consignes et actualisations de consignes s’enchaînent tout au long de la journée. Une décision au moins ne fait pas de doute : aucun patient mineur ne doit rester. Fermeture immédiate de l’unité pour adolescents. Mon poste étant réparti entre ce service et celui des adultes, d’emblée je me sens bancale. Une question m’obsède : est-ce que le besoin de soin disparaît quand un service ferme ses portes ? Ce besoin n’était-il qu’une illusion ou la projection de mon envie d’y exercer ?

L’unité est composée d’une partie hospitalisation, pour des évaluations à la semaine, et d’une partie  ambulatoire. En plus des entretiens médicaux, infirmiers et psychologues, les médiations thérapeutiques occupent une place importante dans le soin. Durant la semaine d’évaluation en hospitalisation, les jeunes participent chaque jour à des activités variées. Un contrat de soin peut ensuite être mis en place pour la poursuite d’une activité en ambulatoire.

Ce service a ouvert en 2007 pour répondre à une demande croissante sur l’ensemble du département. Plus de 80 adolescents en constituent la file active régulière. Pourtant, le 13 mars dernier, il a brusquement fermé ses portes.

Pendant ce temps, que deviennent les adolescents ?

Pourquoi les adultes continuent-ils à recevoir des soins et pas les plus jeunes ? Seraient-ils moins en souffrance ? Moins touchés par l’enfermement à domicile, privés d’accès à leurs occupations habituelles, à leurs réseaux sociaux ?

Mon incompréhension cède la place à la frustration puis à la colère de l’impuissance. Que vont devenir les adolescents de l’Unité ? S’ils étaient là avant, c’est bien qu’ils avaient besoin de soins ? Est-ce que le confinement et la crainte du Covid-19 vont faire disparaître leurs angoisses, leurs passages à l’acte, leur quête d’identité ? Au moins une chose ne va pas disparaître, au contraire : leur déscolarisation et leur addiction aux écrans. Rapidement la réalité nous rattrape : ce n’est peut-être pas tant la gestion du confinement le principal problème (ou pas seulement) mais plutôt sa fin qui impliquera un retour à la vie extérieure, hors du refuge de la chambre et du cocon familial.

Une idée un peu folle

Parmi mes nombreuses frustrations, l’impossible démarrage du groupe « estime de soi » qui devait justement débuter la première semaine du confinement. Les jeunes s’y étaient inscrits depuis longtemps, les convocations venaient d’être envoyées et j’avais travaillé une dernière fois le programme. Arrêt de la projection. Arrêt du cycle. Arrêt du rythme, comme un cœur qui cesse de battre : la temporalité s’est figée, désormais on ne travaille plus que dans l’instant présent.

La question de la temporalité est souvent au centre de mes réflexions, je ne peux m’empêcher de réagir à cette fracture. Nous envisageons tous comme une évidence qu’il faut maintenir la relation soignante tout au long de cette période, mais nous pensons moins à la dimension temporelle de ce lien sur lequel se tisse le soin. Pour certains ados les hospitalisations sont régulières, « séquentielles », avec un contrat temporel de 5 jours, le même pour tous. Pour d’autres ce sont des activités ambulatoires qui rythment leur suivi de façon hebdomadaire. Vivant souvent plus la nuit que le jour, c’est parfois la seule structure temporelle sur laquelle ils peuvent s’appuyer.

Dans ce contexte, j’envisage une piste un peu folle : proposer des ateliers par visioconférence ? Le principe est débattu en équipe. Du pour, du contre, au final un « pourquoi pas » ? Place à la créativité. Rapidement, nous sommes confrontés aux difficultés matérielles : pas encore de webcams sur les ordinateurs de l’hôpital, pas de connexion possible entre le réseau internet de l’hôpital et un ordinateur portable personnel, je tourne en rond. Ce sera finalement l’option du télésoin (2) depuis mon domicile avec le logiciel Zoom qui permet de se connecter à plusieurs en même temps pour se parler, se voir et réaliser ensemble les activités thérapeutiques.

Les adolescents se saisissent rapidement de la proposition, les parents aussi, rassurés par la permanence du lien et la perspective d’une remise en action face à l’inertie qui s’installe déjà au domicile. Le maintien du cadre thérapeutique est assuré par la prescription médicale et l’articulation avec les entretiens infirmiers et du psychologue. En cette période de distanciation physique, la communication au sein de l’équipe est fondamentale.

Trois ateliers sont mis en place : estime de soi, écriture et dessin. Chacun y participe depuis chez soi, avec le matériel dont il dispose (crayons, feutres, feuilles), un espace au calme et la gestion individuelle de sa connexion. Ils sont entre 4 et 6 par activité. Charge à eux de se connecter à l’heure, à partir du lien qui leur a été envoyé, pour rejoindre le groupe ainsi constitué par écran interposé. Comme pour les ateliers habituels, d’une durée d’une heure trente en moyenne, une consigne de création est donnée en début de séance, le temps de réalisation est ensuite individuel puis nous partageons à l’écran ce que nous avons produit pour l’expliquer aux autres et interagir.

– Dans le cycle estime de soi, les adolescents doivent participer à un entretien puis à 4 séances en groupe et réaliser des exercices entre chaque pour favoriser leur engagement et l’appropriation d’un travail à long terme. Il ne s’agit en effet que d’esquisser quelques pas avec eux sur le début d’un chemin qui leur prendra sans doute des années à parcourir. Ici la temporalité est à l’œuvre, c’est inscrit dans le contrat dès le départ. Une évaluation est proposée à distance, plusieurs semaines après.

– Dans les médiations écriture et dessin, outre la répétition des séances chaque semaine, j’avais pensé leur contenu dans une temporalité délimitée par la durée de l’activité. Mais les participants ont demandé eux-mêmes un énoncé de consigne supplémentaire à travailler dans la semaine, comme un fil conducteur entre deux séances, une promesse de se revoir pour en parler. Dans les écrits comme dans les dessins, la perspective temporelle est apparue préservée, l’avenir était représentable, proche ou lointain, autant avec des projets de formation, de vacances ou de parcours de vie, que le projet de foncer dans un fast-food au lendemain du déconfinement. Cette thématique n’était pourtant pas proposée explicitement mais elle ressortait de façon positive dans les productions tandis qu’elle était exprimée de façon négative à l’oral.

Comme si la société marchait sur des sables mouvants

Selon les problématiques individuelles des adolescents, les configurations familiales ou environnementales, le rapport au confinement diffère : certains le vivent mal, d’autres un peu « trop bien », et d’autres encore n’en sont ni trop gênés ni trop installés dedans au point de ne plus vouloir en sortir.

– Plusieurs étapes ont été repérées dans leur gestion du confinement : certains ont d’emblée été à l’aise et autonomes dans la mise en place de nouvelles routines, de maintien d’un rythme d’activités, de pose d’objectifs. Parmi ceux-là, un certain nombre commence à s’essouffler maintenant, au bout d’un mois, la motivation baisse et l’apragmatisme apparaît. La tentation de rester au lit ou devant les écrans toute la journée reprend le dessus.

– D’autres à l’inverse ont été très angoissés au début, puis ont trouvé leur équilibre au fil des semaines, craignant à présent de devoir se réadapter au cheminement inverse.

– Une inquiétude importante est exprimée par nombre d’entre eux sur la perception de l’incertitude générale, comme si toute la société marchait sur des sables mouvants. Du jour au lendemain des informations ne sont plus valables, les experts ou porteurs de discours officiels se contredisent et sont trop nombreux pour relayer une parole fiable. Dans ce contexte d’incertitudes et d’incohérences, les adolescents ressentent comme un sentiment de trahison des gouvernants et des adultes. Là encore, la temporalité s’effondre. Il faut prendre les informations au jour le jour et ne pas se projeter la semaine suivante.

La perte du contrôle sur l’accès à des occupations signifiantes, ou « privation occupationnelle » (3), est reconnue comme source de déstructuration temporo-spatiale, génératrice d’angoisses, de troubles du comportement, de baisse des fonctions cognitives, en particulier de la concentration, et d’une perte de l’élan motivationnel global.

Cet impact s’observe chez tout le monde mais pour les ados il importe d’autant plus quand ils sont dans un moment charnière de leur parcours scolaire (baccalauréat, dossiers à monter pour les études supérieures). La perte d’engagement et d’inscription dans un rythme scolaire, s’installe facilement en l’absence de stimulations adéquates. Or, des inégalités ont été constatées dans l’accès à l’enseignement à distance mis en place durant cette période. Entre défaillance de la connexion internet ou du logiciel, manque de communication avec un interlocuteur physique et démotivation liée au retrait des épreuves du baccalauréat, difficile pour certains adolescents de maintenir la perspective d’un retour au lycée avec risque d’une exposition au virus.

Malgré le flou général, le travail de l’équipe soignante permet aujourd’hui de préserver la permanence des liens à travers un maillage temporel, au rythme des rendez-vous, des entretiens téléphoniques réguliers avec chaque professionnel et du maintien des activités de médiation.  « L’après » reste encore à penser, mais déjà s’il existe à nouveau dans nos esprits, si nos existences ne sont plus réduites au présent, c’est qu’une partie de la tempête est passée. Nous n’en avons pas fini avec les belles surprises du soin et c’est tant mieux…

 

Gaëlle Riou, ergothérapeute.

1-   Jeu destiné aux professionnels de santé pour stimuler et recréer des échanges en groupe sous forme de conversation

2-   Arrêté du 14 avril 2020, prolongé le 11 mai 2020 jusqu’à la fin de l’état d’urgence sanitaire, autorisant de manière dérogatoire le télésoin en ergothérapie

3-   Whiteford, G. (2000). Occupational Deprivation : Global Challenge in the New Millennium. British Journal of Occupationnal Therapy, 63 (5), 200-204.