19/05/2020

Après Covid-19 : comment la psychiatrie va-t-elle s’en sortir ?

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Agathe, infirmière a vu petit à petit le système de santé se désorganiser, la psychiatrie être abandonnée.  La crise sanitaire actuelle a mis les soignants en première ligne. Agathe a participé à la réorganisation du service d’hospitalisation où elle exerce afin d’accueillir les urgences psychiatriques pour décharger les urgences. Et après ?

Au début de la crise, il est vrai que la plupart de l’équipe prenait ce virus un peu à la légère, moi y compris. « C’est une grosse grippe, rien de plus … ». Chez les patients hospitalisés, je n’ai pas remarqué plus d’inquiétude. Après tout, nous sommes tous bercés par le flot incessant de peurs diverses et variées, assénées par les chaines d’information en continu. Se serait-on habitué au pire ?

Quel est donc cet étrange virus qui vient de Chine ? Pour le coup les médias nous abreuvent d’informations contradictoires, pourquoi cette fois prendre le danger au sérieux ?  Puis ce virus ne nous empêchera pas de nous faire la bise quand même ? Les essais de footshake (1) au détour des couloirs deviennent courants et motifs à rire…

Puis vient le 17 mars 2020… Veille de l’annonce des mesures de confinement… Je me sens moins légère sur le sujet, je prends acte du danger. Je croise un collègue qui s’avance pour me faire la bise, gênée je réponds : « On va être raisonnable ».

Alors je me rends compte de l’importance du rituel : se faire la bise, se serrer la main, se toucher, s’embrasser quoi ! Il m’apparaît alors si important par ce geste de reconnaitre l’autre comme son semblable, comme quelqu’un qu’on apprécie. Pourquoi l’arrêt de cette pratique ancestrale me perturbe-t-elle tant ? J’en viens à penser à Bowlby (2) et à sa théorie de l’attachement.  Ça paraît exagéré non ? Au lendemain, de la seconde guerre mondiale J. Bowlby réalise des observations sur la santé mentale et les conséquences psychologiques des enfants exempts de contact maternel. Les jeunes enfants placés en pouponnière privés de stimuli, d’interactions sociales vivent une profonde détresse et vont jusqu’à se laisser mourir.

La perte/ l'abandon
Dans un système de santé déjà à bout de souffle, dans cet hôpital, j’ai au cours des dernières années perdu énormément du sens que je donnais à mon travail d’infirmière en psychiatrie et à mon existence. Comment vais-je survivre à la privation d’interaction tactile, de reconnaissance primaire de mes pairs ? Peut-être l’une des rares choses qu’il me reste, avec l’accompagnement des patients, pour continuer à venir travailler…

La protestation / Le désespoir
Je viens de comprendre. J’ai déjà (comme chez l’enfant) passé la première phase de protestation. C’est ça, j’ai manifesté une très grande détresse ces dernières années, manifester OUI au sens propre et au sens figuré. J’ai exprimé nos conditions de travail difficiles, et les manques dans la prise en charge des patients.

Le retour à la psychiatrie asilaire est en marche et avance vite, très vite !  Je suis descendue dans la rue à l’image de mes consœurs gazées, matraquées, jamais écoutées. Infantilisée, amputée de mes compétences par l’administration, je dois exécuter, ne pas réfléchir.

Les soignants sont épuisés de répéter, d’essayer, empêcher d’inventer, de soigner correctement. Les cordons de la bourse nous étranglent, et se resserrent un peu plus fort quand nous protestons. J’ai l’impression d’être un soldat, l’une des caractéristiques du soldat est son obéissance à la discipline et aux ordres. Je suis infirmière, soignante, je n’ai pas voulu être soldat !

La crise sanitaire – les soignants en première ligne
« Nous sommes en guerre…Nous sommes en guerre…Nous sommes en guerre» (3)
La crise sanitaire propulse les soignants au front mais sans armes, sans masques pour certains. Les tests PCR se font avec un équipement spécifique de protection. Cet équipement, si nous en avons besoin se trouve dans le bureau de la cadre supérieur fermé à clef dans un autre bâtiment. En dehors des horaires de bureau, il faut appeler le cadre de garde pour ouvrir ce bureau. Nous sommes très touchés par la confiance que l’on nous accorde… L’unité où je travaille est réorganisée, nous accueillerons désormais les urgences psychiatriques. Cela a été décidé en réunion de crise, comment et quand ? Rien n’est pensé, réfléchi, organisé avec les équipes en place. Notre nouveau QG est installé dans la salle de veille des équipes de nuit. L’accueil des patients nous savons faire, accompagner, orienter, réassurer c’est notre métier. Ce qui nous prend le plus de temps ce sont les codes informatiques, oui vous savez pour la facturation du séjour ou de la consultation. Je suis donc sans cesse en communication avec le service informatique et la cellule d’identito-vigilance (4). Casse-tête, j’ai des patients qui arrivent et personne ne sait me dire comment les entrer administrativement dans le logiciel.

Sans logiciel pas de dossier, et donc pas de possibilité de noter les transmissions, qu’un traitement soit prescrit, que son repas soit commandé ! Chacun se renvoie la balle pour finir par dire : « C’est au-dessus qu’ils prennent la décision d’affecter sous tel numéro ou tel autre » … « Au-dessus », la direction quoi …

Donc je reprends : si le patient entre pour une consultation de liaison psychiatrique :

– vérifier s’il a été vu sur le plan somatique puis vérifier s’il est entré dans le logiciel sous le code 4500 ou 4501 avec un passage en 4500 bis ou en 4502.

– selon le cas de figure entrer le patient dans le logiciel par l’admission ou par le mouvement

– Par le mouvement passez par l’UF 5713 et l’UM 5678 ….

– Par l’admission passez par …/…

J’ai l’impression d’être un logiciel informatique obsolète. Pour l’administration, les patients ne sont que des codes, des numéros de facturation.

On veut aussi faire de nous un service « Covid psy ». Nos chambres ne sont pas dotées de prise à oxygène et ne sommes pas équipés matériellement et humainement pour de grosse prise en charge de soin somatique comme des décompensations respiratoires. Notre avis n’est pas sollicité, le psychiatre arrive tant bien que mal à faire barrage, et défend le droit des patients à bénéficier d’une prise en charge optimale en service dédié et équipé. Il aura fallu son intervention pour qu’ils s’en rendent compte…Tout cela manque considérablement de concertation avec les soignants de terrain mais au moins dans le service nous nous sentons utiles, c’est ce qui nous fait tenir.

A chaque patient ou soignant suspecté de contamination c’est l’angoisse, l’appréhension d’une contamination générale. Un collègue venu renforcer l’équipe perd le goût, il ne se sent pas très bien, comme grippé, il rentre chez lui. L’équipe s’inquiète pour lui, sa famille, pour nous, les patients. Tout le monde demande au cadre « Comment va Eric, des nouvelles ? » pas de réponse, Eric ne répond plus à nos messages. Le cadre souhaite parler à l’équipe « Voilà, un de vos collègues est positif mais je ne peux vous dire qui c’est, donc au moindre symptôme consultez, je ne peux en dire plus ». Chapeau de plomb, omerta, nous ne saurons pas. Dire juste son nom, Eric, donne l’impression d’avoir violé le secret professionnel. C’est lourd, pesant, le danger est-il de nous tenir au courant, n’est-il pas plus irresponsable de nous laisser dans l’ignorance ? Nous, soignants, sommes sans cesse ramenés à notre position hiérarchique inférieure.

Dans le service voisin, où certains d’entre nous ont effectué des remplacements, trois patients sont transférés en réanimation pour des décompensations respiratoires. Selon nos supérieurs, ces patients sont Covid négatifs. La cadre du service concerné vient nous « superviser » en l’absence de notre cadre : « vos manches, relevez vos manches, relevez vos cheveux ». Comme si la prise en charge en psychiatrie reposait essentiellement sur le fait que nous ayons tous des manches courtes, une blouse bien blanche aux normes et les cheveux attachés… Elle vient ce jour-là, sans masque de protection avec son blouson. Nous apprenons au même moment que les scanners de ces patients montrent des images typiques d’infection Covid et que l’un d’eux a un test positif. Notre parole n’étant pas écoutée, le psychiatre intervient et rappelle que les mesures barrières et d’hygiène primaire sont à respecter par tous, y compris les cadres.

Une de mes collègues lance un appel aux dons car nous manquons cruellement de matériel d’activités manuelles, nous n’avons même pas de feutres et de crayon de couleurs. Elle est convoquée, et rappelée à l’ordre. Apparemment cela sous-entendrait que l’administration n’aurait pas anticipé les besoins de matériels en psychiatrie. L’équipe fait front « Et alors ? Ce qui nous importe c’est les patients pas ce que cela sous entend ». Pourquoi le Facebook du Centre Hospitalier regorge-t-il de remerciements et de photos des dons aux Ehpad, à la réanimation ? Les dons seraient-ils gênants pour la psychiatrie ? Serions-nous «la 5ème roue du carrosse » ?

Le psychiatre de l’unité soutient l’idée des dons. Il est seul, son collègue est en arrêt maladie et il doit donc gérer une unité de 30 lits et 2 secteurs géographiques. Ce qui ne semble pas poser de problème « Au-dessus ». Il est épuisé…

La crise sanitaire et les patients
Dans l’unité d’hospitalisation en soins libres, les portes ont été fermées, les visites et permissions interdites. Les patients vivent en vase clos avec nous. Le rapatriement de collègues d’extra en intra permet de proposer des activités mais celles tournées vers l’extérieur manquent. La réhabilitation n’est plus travaillée correctement, la confrontation avec le monde extérieur est impossible. Compliqué pour des patients qui ont déjà tendance à s’isoler. Seul contact avec l’extérieur, les soignants, le téléphone et une tablette numérique acquise avec difficulté qui permet aux patients de garder un contact visuel avec leurs proches. Face au stress de cette pandémie, à cet isolement forcé, au vocabulaire de guerre employé au plus haut sommet de l’Etat, quelles armes avons-nous ? Quelles seront les conséquences ? La guerre serait-elle le prétexte à sacrifier les plus vulnérables ? Dans le service, plusieurs fois nous avons eu des patients suspects Covid qu’il a fallu isoler, tester, rassurer. Comment assurer une distanciation physique pendant les activités, ne pas toucher les mêmes objets ? Le port du masque est obligatoire pour tout les soignants et pour les patients entrants pendant 15 jours. Ces masques, au début décrit comme inutiles  par nos gouvernants puis devenus protections ultimes contre le virus.

Difficile de faire un entretien avec un masque, tellement de choses se jouent dans le non verbal, dans les mimiques des patients et des soignants. Quand je croise Philippe, un jeune quarantenaire hospitalisé pour burn-out professionnel, je ne vois plus l’esquisse de son sourire. Cette expression sur son visage, signal, pour moi, à cet instant de « il ne va pas trop mal je peux poursuivre la tâche que je suis en train de faire ». A d’autres moment la triste mine de Philippe m’aurait dit « ça ne va pas, arrête-toi, j’ai besoin de parler ». Il a fallu s’adapter à ce port de masque, nos repères ne sont plus tout à fait les mêmes.  Il y a bien sûr toujours la présentation générale mais je scrute désormais plus en détails les regards.

Avec les urgences psy dans le service, certaines prises en charge sont directement impactées.

  • Robert SDF, 40 ans, a été amené par la police pour agitation et tentative de suicide en consultation psychiatrique. En fait Robert est sans domicile et déficient intellectuel.Il n’a pas trouvé de place d’hébergement social sur son secteur, il a bougé et est arrivé sur le nôtre. Il s’est fait contrôler par la police sans attestation. « J’ai vu y avait personne dans la rue, je savais pas le virus ». Devant l’insistance de la police à le contrôler et dans l’impossibilité de trouver un point de chute et de se nourrir, Robert a pris peur. « J’ai crié et j’ai dit je voulais sauter du toit » … Robert est sorti, se fera-t-il arrêter sur un autre secteur ?
     
  • Myriam 23 ans, entre pour tristesse de l’humeur et idées noires.Elle a été abusée sexuellement à l’âge de 4 ans par son père, l’âge actuel de son fils. Sa demi-sœur de 10 ans qu’elle connait peu a été placée par l’ASE dans une famille d’accueil pendant le confinement. Myriam a été hospitalisée mais est sortie car supportait mal la séparation d’avec son fils qu’elle ne pouvait voir en visite à cause du confinement.

Le détachement
Je sens monter l’angoisse… Je ne sais pas ce qui est pire le confinement ou le déconfinement…
Nous soignants, nous nous sommes mis en action, avons fait « front » pour affronter cette crise. Finalement j’ai fait ce que je savais faire, j’ai pris des décisions, utilisé mes compétences soignantes et personnelles, j’ai mené « le combat » sans être pour autant dans une unité Covid.  A la télévision, ils disent que nous sommes des héros ? J’ai seulement fait mon travail pendant ce confinement, veiller à l’accueil, l’ambiance, faire du lien, écouter… Dans quelques jours, l’administration va reprendre les rênes, circulez y a rien à voir … Je ne serais plus dans l’action ni la réflexion mais dans l’exécution des ordres donnés « Au-dessus ».

Comment la psychiatrie, cette oubliée pourtant si impactée, va-t-elle s’en sortir ? Sommes-nous suffisants sécures dans nos institutions pour affronter ce qui arrive ?

J’ai peur maintenant que tout redevienne « normal », que nous et nos patients soyons oubliés… L’attachement, base de notre sécurité interne ? Qu’en est-il de notre rapport aux institutions, quels impacts sur notre état d’esprit, notre psychisme et la façon d’appréhender notre travail ? Combien de temps allons-nous tenir ?

Agathe Renaud
Infirmière en psychiatrie

1- Alternative à la bise ou la poignée de main, qui consiste à se taper le pied.

2- John Bowlby, psychiatre et psychanalyste britannique (1907-1990)

3- Cf. Discours d’Emmanuel Macron le 16 mars 2020

4- Une cellule d’identito vigilance est mise en place pour piloter et mettre en œuvre la politique d’identification de l’établissement. Ses missions, sa composition et son mode de fonctionnement sont définis et elle est notamment en charge de la surveillance et de la prévention des erreurs et des risques liés à l’identification des patients. (Source HAS – Identification du patient à toutes les étapes de sa prise en charge)