N° 234 - Janvier 2019

« Il doit aller en foyer… »

FacebookTwitterLinkedInEmail

Avec l’adolescence, Tao, un jeune autiste, devient coléreux et violent. Ses crises bouleversent le quotidien de la famille et son père veut l’éloigner.

Tao (1) est un jeune patient autiste de 17 ans, calme et solitaire, accueilli à l’hôpital de jour depuis trois ans. C’est un jeune homme sensible, qui a du mal à supporter les conflits : dès que quelqu’un élève la voix, il prend peur et se met à crier : « Non je n’ai rien fait, ce n’est pas moi, arrête de faire ça ou tu vas aller dans le bureau de la cadre… » Comme s’il se mettait à la fois à la place de l’adolescent en colère et du soignant qui le reprend.
Tao aime Yannick Noah, le chanteur, et les vêtements à la mode. Avec l’adolescence, il a beaucoup changé. Mais il a encore du mal à entrer en relation avec les autres et peut rester assis des heures dans la cour, l’air totalement absent, répétant en boucle des slogans publicitaires entendus à la télévision.
Tao a une petite sœur de 10 ans, Emma, qui accompagne souvent sa maman aux entretiens familiaux. Ensemble, elles évoquent Tao en riant, comme si certains de ses comportements ne révélaient que de bizarreries et non le fonctionnement d’un adolescent autiste. Le père, cuisinier, n’est jamais présent à ces rendez-vous réguliers, en raison de son travail. 
Depuis septembre, Tao a intégré un Module d’insertion vers l’accompagnement professionnel (Mivap), dispositif qui lui permet d’alterner les heures de cours avec des semaines de stages. Ce parcours exigeant demande une forte adaptabilité à des patients autistes souvent réfractaires au changement. Tao vient dorénavant à l’hôpital de jour le lundi pour deux groupes thérapeutiques. À l’atelier poésie, nous sommes souvent interpellés par les associations étonnantes de Tao, capable d’écrire « beau comme un frigo », sans pour autant être en mesure de nous expliquer sa pensée. En randonnée, il marche seul, loin devant les autres. Il se sent très menacé quand nous reprenons un jeune qui ne respecte pas le cadre.

Une vie de famille bouleversée

Et puis un soir, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, Tao fait une crise clastique à la maison et agresse sa mère en lui brisant un verre d’eau sur la tête. Nous apprendrons alors qu’il est très angoissé le soir chez lui depuis la rentrée de septembre, qu’il devient de plus en plus exigeant, réclamant par exemple avec force des CD en rupture de stock sur Internet. Il disparaît aussi du domicile et erre dans Paris la nuit, au grand dam de ses parents très inquiets. Face à ces éléments, le médecin prescrit à Tao du Tercian© pour apaiser ses angoisses. Mais sa mère redoute l’apparition d’une nouvelle crise, et appelle sans cesse les pompiers… C’est donc une famille épuisée que nous recevons en entretien familial pour faire le point sur le comportement de Tao à la maison et sur le traitement.
Les deux parents se présentent. D’emblée, le père pose sa décision : Tao doit aller en foyer. Lui a pris un congé cette semaine pour rester à la maison et protéger sa femme et sa fille, mais c’est provisoire. La mère se met à pleurer et serre la main de son fils. Tao regarde par la fenêtre, l’air ailleurs. Le médecin le questionne : « Tao, tu comprends pourquoi ta mère pleure?
– Oui, répond-il avec un ton de premier de la classe, elle pleure parce qu’elle n’a pas eu le CD de musique et que ça l’énerve.
– Moi je crois plutôt que ta mère pleure parce qu’elle t’aime et ne sait pas comment t’aider. Nous allons réfléchir ensemble, ton père, ta mère et tes référents, pour voir comment nous pouvons t’aider à passer cette crise, qui est fréquente à adolescence chez des jeunes garçons comme toi… »
Le père de Tao écoute, attentif, en hochant la tête. Il aimerait aider son fils, qu’il voit trop peu. Ils n’ont plus beaucoup d’activités ensemble, avant ils faisaient du vélo… Il comprend que Tao a besoin d’un modèle masculin pour se construire, mais a du mal à communiquer avec lui. En attendant la mise en place d’un traitement de fond pour aider Tao, le médecin encourage les parents à dialoguer avec leur fils pour tenter d’apaiser son angoisse. Des entretiens hebdomadaires réguliers avec l’interne et les référents sont programmés pour le jeune homme, pour l’aider à mettre des mots sur ce qui se passe dans sa tête…
Certes, la colère et les crises de Tao bouleversent toute la dynamique familiale. Il s’agit pourtant d’accepter ce jeune homme, qui exprime ses difficultés comme il le peut et non de rejeter sa violence en l’éloignant… En se servant de tiers (médicaments et soignants), la famille va tenter de remettre du lien et de donner sens à cette crise.

Virginie de Meulder, Infirmière, Hôpital de jour pour adolescents, Association de santé mentale de Paris 13e .

1- Voir aussi Santé mentale, n° 206, mars 2016