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Les Cendrillons de la Havane

Là où les adolescents du Monde occidental sont en perte de repères, d’autres régions balisent encore cette transition dans un acte de passage. A Cuba, comme dans plusieurs pays d’Amérique Latine, la célébration des 15 ans reste pour les adolescentes un rite de sortie de l’enfance incontournable.

A Cuba, la fête des 15 ans est une présentation à la société, comme un bal des débutantes qui puise ses origines au carrefour de multiples cultures : les cultures précolombiennes, l’Aristocratie espagnole et le Catholicisme, les croyances animistes des populations amérindiennes et noires issues du marronnage et du déracinement depuis l’esclavage comme les « Yorubas » (1) . Son but est de présenter les jeunes filles en âge d’être mariées au Monde. Cette fête reste une institution dans de nombreuses familles, quelle que soit leur origine sociale. Elle représente pour la jeune fille qui n’est plus, l’avènement au corps de femme, autrement dit le deuil de l’enfance dans l’adolescence qui fête l’arrivée d’un nouveau statut : celui d’une femme reconnue par l’Autre social et accompagnée par des pairs comme auxiliaires, et des pères comme tiers (2).

Dans la société cubaine, dès la naissance d'une fille, la famille économise pour la cérémonie des 15 ans. Toutes la célèbrent, sans exception. Elle se résume pour la majorité à un album photos. Là où la « chambre noire »(3) permet au photographe, de rendre visible l’image latente, comme par magie, la jeune fille de 15 ans entre dans une boutique comme enfant, et en sort comme femme. Des professionnels, viennent gommer les poussières infantiles puis révéler dans un maquillage, une coiffure et une garde-robe riche d’étoffes, de couleurs et de styles, une apparence nouvelle. Le photographe plante un décor de forteresse révolutionnaire, de parc botanique, ou encore de carte postale comme dans un conte de fée. La séance photos débute par des pauses de princesse, qui sans équivoque rappellent Cendrillon, pour cheminer vers un prêt à porter de ville et s’achever dans des tenues soulignant un changement corporel assumé du nouveau rôle endossé – mises en scènes d’un Jeu de pauses plus suggestives d’une sexualité devenue adulte. Les identifications se font à la fois dans la verticalité des générations où la jeune femme est accompagnée de plusieurs miroirs de femmes reconnues, et dans un lien plus horizontal avec d’autres pairs qui se reflètent en même temps qu’elle entre dans une « Roue de Casino »(4) où les jeunes hommes (5) ne sont pas en reste – parés de belles chemises à jabot et de ceintures de satin, ces cavaliers ouvrent le bal et mènent la danse de ces débutantes au rythme de la Salsa, des musiques traditionnelles, et plus récemment du Reggaeton. Les hommes de la famille, père, oncle, frère aîné comme référents paternels, sans pour autant en parler, témoignent par ailleurs à la jeune femme qu’elle n’est plus une enfant par un présent signifiant de cette métamorphose, en lui offrant par exemple des chaussures à talons, des talons hauts comme attributs de féminité – une pantoufle de vair à oublier, à laisser au besoin, dans un acte à peine manqué pour revoir peut-être le prince charmant (6).

 

Les vieilles américanes qui roulent de jour comme de nuit

 

Les sommes dépensées couvrent la location des vêtements, les photos, parfois les parents organisent une fête avec la famille et les amis de la jeune femme. Si les moyens familiaux le permettent, les parents louent une vieille voiture américaine décapotable comme carrosse où la jeune femme parade dans les rues de La Habana et le long du « Malecon »(7) (promenade qui part du Prado et longe toute la baie de la capitale). Ce genre de carrosse n’est pas une citrouille, mais un « Almendron » – une amande, belle à croquer ! Tous les camarades qui entendent les klaxons sortent pour saluer et applaudir la « quinceañera » (8). Dès le lendemain de la célébration, comme pour attester de son « passage » et de sa nouvelle inscription dans le groupe social des adultes qui la reconnait comme l’une des leurs, la jeune fille « promène » son album photos et le montre à ses pairs, à ses amis et aux personnes ressources sur lesquelles elle s’appuie. Jusque dans les bus, les jeunes veulent voir l'album des 15 ans, car à Cuba cet album reste la priorité, la trace (9) sur papier photo que la jeune fille n’est plus une enfant.

Kevin GROGUENIN, Psychologue clinicien dans le champ de l’adolescence, Auxerre - Formation initiale Master 2, Université de Bourgogne, Dijon - Formation Ethnopsychiatrie, INFIPP et Hypnothérapie, Université de Bourgogne, Dijon Familialement et Culturellement attaché à CUBA.

(1) Les Yorubas représentent un grand groupe ethnique d’Afrique Occidentale, présent sur la rive droite du fleuve Niger. Arrachés de leur terre, comme tant d’autres durant les traites négrières, les Yorubas ont été principalement exilés et mis en esclavage dans les plantations de la Caraïbe, des Nigeria, Bénin, Ghana, Côte d’Ivoire et Togo actuels. Dispersés Outre-Atlantique, on les retrouve notamment en grande partie aux Etats-Unis, au Brésil et sur la plus grande île de la Caraibe, Cuba. Les Bantu-Yorubas emportent avec eux une origine propre, une religion et une langue qui viendra plus tard résister tant dans le Marronnage, et résonner dans une acculturation en trompe-l’œil; la Créolité.

(2) Autant de miroirs personnifiés dans laquelle elle peut se percevoir grandie dans le regard de celui ou celle qui la porte. Voyant qu’on la regarde différemment, et plus seulement comme une enfant, elle jubile intérieurement. L’album photo propose de recueillir ce moment saisi, qui vient redéfinir en une nouvelle image et une identité sexuelle spécifiée, le narcissisme de la jeune fille.

(3) Patience, en même temps que se développe le numérique, les amateurs apprécieront la métaphore de la photographie argentique. Dans cette technique de développement qui suit un processus photochimique, les clichés tirés de la pellicule sont plongés dans le noir le plus total. L’image négative latente demande, pour être rendue visible, des agents révélateurs et fixateurs. A l’issue de ce processus, il sera possible d’effectuer plusieurs tirages d’un même cliché, et ce, dans des formats différents.

(4) C’est dans les années 1950 qu’apparaissent les premiers éléments qui formeront le Casino que l’on connaît aujourd’hui. Inspiré des danseurs de rue, qui pratiquaient « la roue », ce nouveau style de danse – où plusieurs couples dansent en cercle suivant les mots d’un meneur indiquant une passe que tous doivent faire, ou bien un changement de partenaire (le but étant de changer de partenaire) – se fait une place dans les clubs, les casinos et les salons de danse – la « Roue de Casino » est née.

(5) Dans cette « Roue de Casino », les jeunes hommes guident les pas des jeunes premières dans une danse très codifiée qui n’échappe pas à l’œil des aficionados. Les déplacements et les codes de la salsa ici, viennent réveiller l’essence kinesthésique de cette danse, au même titre que le savant dosage des condiments et des épices, comme exhausteurs de goût vient sublimer une cuisine ordinaire en un met fin et délicat pour mieux ravir les papilles.

(6) Oui, la rencontre avec l’autre sexe, dans une identité sexuelle plus marquée, s’imagine déjà dans un idéal amoureux, là où chacun peut s’autoriser à penser que ce ne soit pas inconcevable, en répondant librement à cette question : que serait ce conte de fée pour ces adolescentes sans prince charmant et sans bal ?

(7) Le « Malecon » est à La Havane, ce que la « Promenade des Anglais » est à Nice. Des vestiges coloniaux depuis la municipalité de la Vieille Havane, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, tantôt conservés tantôt en cours de restauration, la « Promenade des Cubains », offre à loisir le temps d’un regard, d’observer les amoureux se bécotter sur les bancs publics, comme dans une chanson de Georges Brassens, du Prado, et de poursuivre cet idylle, pas après pas, et main dans la main, le long de la baie, pour découvrir le spectacle enivrant d’un coucher de soleil jusqu’au quartier plus contemporain du Vedado.

(8) Une jeune fille de 15 ans, révolus.

(9) La trace révélée sur papier photo du négatif qu’elle n’est plus – une enfant, et de ce qu’elle est déjà un peu – une femme en développement. Sur le vif de ses 15 ans, cette prise de vue rappelle pour toujours,
ce mouvement, cette transition et cet enfant qu’elle n’est plus désormais.

 

Des collégiennes parcourent un album photo et discutent du "passage" de l'une d'elles


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