PARIS
Journée scientifique de l'Association de langue française pour l'étude du stress et des traumas (ALFEST)
Qui mieux qu’Homère, pour des générations de lecteurs de l’Iliade (chant XXIII), a immortalisé la figure du héros ? Le combat d’Achille et d’Hector en représente la plus célèbre illustration, comme dans ces quelques lignes : « Et Achille, emplissant son cœur d'une rage féroce, se rua aussi sur le fils de Priam. […] Les belles armes d'airain que le fils de Priam avait arrachées au cadavre de Patrocle le couvraient en entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Achille enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou d’Hector […] Il tomba dans la poussière et le divin Achille se glorifia… ».
La force et le courage sont les vertus des personnages mis en scène ici, accordant le triomphe au meilleur d’entre eux et à son camp. Le récit montre typiquement un vainqueur et un vaincu. Les dieux sont satisfaits. Pourtant, la fureur apaisée, les hommes pleurent leurs morts et souffrent ; pour eux la gloire des combats est amère : « Et ils se souvenaient tous deux ; et Priam, prosterné aux pieds d'Achille, pleurait de toutes ses larmes Hector, le tueur d’hommes ; et Achille pleurait son père et Patrocle, et leurs gémissements retentissaient sous la tente. Puis, le divin Achille, s'étant rassasié de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son siège ; et plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanche, il releva le vieillard de sa main ».
Ce n’est pas la force des armes qui mettront fin aux dix années de cruels combats mais la mètis, la ruse, la tromperie d’Odyssée abandonnant le cheval de bois devant les murailles de Troyes. Qui est le héros ? Celui qui tue sans pitié, celui qui donne sa vie ou celui qui épargne de nouvelles tueries pour ses camarades déjà trop éprouvés ? Celui qui est tué au front, même sans combat ? Ou la veuve et l’orphelin qui le pleurent ? Qu’est-ce qu’un héros au regard d’une époque ? Les rebelles ont aussi leur héroïsme. Les médailles ne vont pas que sur la poitrine des guerriers triomphants dans le camp des vainqueurs. Notre époque veut se souvenir et célèbre les victimes, comme celles d’un attentat, atteintes le plus souvent sans même la possibilité d’un combat, et elle honore leurs proches dans leur affliction et des civils qui ne se relèvent pas de l’effroi. Qu’en pense Achille, du fond de ses enfers, lui qui disait à Hector vaincu et agonisant : « Va ! les chiens et les oiseaux te déchireront honteusement » ?… Vae victis ! La reconnaissance de la Cité moderne s’accompagne d’hommages officiels, d’aides diverses et de réparations financières. Certains revendiquent même faussement ce statut de victime, pour s’approprier indignement ce qu’ils voient comme un butin mais que d’autres pourtant méritants refusent.
La victime est-elle l’une des figures du héros de notre temps ? Toutes les victimes ? Comme les soldats en temps de guerre, est-ce qu’il y a une hiérarchie des mérites, depuis les Hector jusqu’aux besogneux dans l’ombre et aux malchanceux ? Une victime d’accident, de catastrophe, de viol serait-elle reconnue et traitée différemment d’une victime de guerre ou de terrorisme ? Quel rôle jouent la honte, la responsabilité, la culpabilité que s’attribue la victime ou que la société lui renvoie ? Certains vont jusqu’à prétendre que nous faisons des bonnes et des mauvaises victimes… D’autres pensent avant tout à la souffrance… Loin de réponses catégoriques, nous voudrions rappeler la singularité des situations et des êtres, même soumis à l’excitation de l’extrême, au risque de se vider de sens et de vie.
Gilbert Vila – Vice Président de l’Alfest