Premiers pas à l’hôpital…

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Nouvellement nommée, Vanawine Sylviery raconte sa « rentrée » comme médecin somatique à l’hôpital psychiatrique. Premières rencontres avec les patients et avec l’équipe, et donc premières leçons…

Minuit une. Aujourd’hui début de mon contrat de docteur en médecine générale. Dans moins de neuf heures, je vais rejoindre l’équipe somatique de proximité d’un hôpital psychiatrique. Un établissement que je connais bien, pour y avoir été interne, puis remplaçante lors des prémices de la pandémie au printemps 2020.
Dix ans d’études, trois postes en psychiatrie… Et pourtant, je me sens comme une enfant à la veille de la rentrée.

Première leçon, le temps

J’arrive cependant à l’hôpital avec l’assurance de savoir où je mets les pieds, et celle d’avoir été réclamée.
Je prends rapidement mes fonctions, et vais à la rencontre d’un patient de l’unité. Je l’invite à s’installer dans la salle de soin. L’homme reste debout et me dévisage, ce qui me reste de visage du moins, sous ce masque qui peine à dissimuler mes traits juvéniles.

« Asseyez-vous, je vous en prie. » L’homme recule d’un pas, effleurant la table d’examen sans s’y assoir. J’insiste, sans trop savoir pourquoi. Peut-être sa haute stature et son regard dur me font inconsciemment souhaiter qu’il s’asseye pour paraître moins menaçant. Il s’assoit finalement, et je commence à lui poser des questions générales sur son suivi médical. L’homme me répond, en me fixant d’un air grave et méfiant. Il reste évasif sur ses antécédents, mentionnant l’accident au cours duquel il a perdu le bras droit comme un lointain souvenir, un mauvais rêve dont il a perdu les détails avec le temps.

Je lui explique d’une voix douce que l’équipe m’a interpellée pour des plaies qu’il aurait au moignon de son bras, et que, s’il est d’accord, j’aimerais pouvoir l’examiner.
« – Je viens de vous dévoiler mes faiblesses en répondant à vos questions, et vous voulez maintenant que je vous montre mon corps et ses blessures ? C’est… trop !
Oui, Monsieur, vous avez raison, nous avons tout le temps. Vous pouvez revenir me voir plus tard, et je suis disponible si vous en ressentez le besoin.
– Demain, par exemple ?
Oui, demain, si cela vous convient. »
Le temps. Première leçon. Le temps était l’un des mots les plus présents dans ma thèse. Un mot inhérent au mot patient : pour établir un lien de confiance avec nos patients, il faut l’être nous-même. Un jeu de mot qui me faisait sourire en écrivant ma thèse.

Le temps est mon cheval de bataille. Temps passé en stage en psychiatrie pour mieux la comprendre, temps passé avec les patients pour mieux les apprivoiser, temps libre et consacré à soi-même pour s’épanouir et se préserver, temps prélevé sur l’institutionnel et sa réunionite pour l’investir dans la clinique. Et mon premier patient ne s’est pas fait prier pour me le rappeler.

Deuxième leçon, l’humilité

Je rencontre ensuite une femme, d’une soixantaine d’années, qui ne supporte pas l’attelle qu’on lui a posée la veille. « C’est vous le nouveau généraliste ? Vous êtes étudiante ? Ah, ça, il en faut ! », me lance-t-elle d’une voix joviale et étonnamment normale. Je note avec assez d’indulgence envers moi-même le manque d’assurance qui me vaut d’être à nouveau étudiante en ce jour. « Bonjour Madame, oui, je suis le médecin généraliste, mais je ne suis plus étudiante. L’équipe m’a dit que votre attelle vous gênait, est-ce que vous pouvez m’en dire plus ? » En une fraction de seconde, la femme sûre d’elle, joviale, et discrètement condescendante, se métamorphose.

Soudain recroquevillée sur elle-même, la tête penchée, les yeux fixes, elle laisse échapper une série de geignements plaintifs, réguliers, se tenant immobile au milieu de la pièce, une main posée sur son attelle. Elle commence finalement à se plaindre d’avoir été mal soignée, affirme que le plastique de son attelle lui mord la peau parce qu’on ne lui a mis ni tulle ni jersey. Nous défaisons et refaisons ensemble l’attelle, révélant un jersey bien ajusté et aucun point de frottement notable. Tandis que je la rassure en lui réexpliquant tout dans l’ordre, elle m’interrompt soudain : « Et mes vaccins ? Et mes dépistages ? Et mon suivi ? Et j’ai pas de médecin… » Elle me regarde d’un air suppliant tandis que de ses lèvres jaillissent des flots de responsabilités insurmontables destinés à me noyer complètement.

Elle me renvoie tout à la fois mes devoirs et mes failles, comme un miroir de mes propres angoisses, incomplètement dissimulées par mon masque, et par la tenue de travail trop grande que ma chef m’a prêtée. Incapable de prendre du recul en cet instant, face à cette femme schizophrène, persécutée, dans un service dépourvu de médecin généraliste depuis plus d’un an, je me sens irrationnellement responsable et de tous ses maux et des négligences dont elle se dit victime, avant de reprendre mes esprits. Me revient le souvenir de la petite étudiante de deuxième année qui faisait ses premiers pas à l’hôpital Bichat. De cette blouse immense qui me donnait l’air d’une petite fille jouant au docteur. Et me voilà, à 29 ans, dans la tenue de ma directrice de thèse et désormais chef de service, tâchant d’être à nouveau à la hauteur.

Je pourrais dire que ma deuxième leçon est l’humilité. Une qualité admise comme indispensable à tout bon médecin s’il ne veut pas se fourvoyer. Mais ce n’est pas l’orgueil qui m’étouffe en cet instant, plutôt la peur d’être cet imposteur en blouse blanche que nous avons tous une fois redouté d’être. Et ce dont j’ai besoin, c’est d’assez de recul et de raison pour reprendre ici les choses depuis le début sans me laisser submerger. D’assez de confiance en moi pour ne pas abandonner.

Troisième leçon, la discrétion

Et comme rarement une journée ne s’écoule en psychiatrie sans qu’une réunion ne vienne la scinder, je me rends docilement à celle à laquelle j’ai été invitée : une réunion institutionnelle des médecins somaticiens de l’équipe de proximité. Je souris exagérément aux personnes qui entrent, espérant que ce sourire gagne mes yeux, seule partie de mon visage qui n’est pas dissimulée. Je les ouvre trop grand, gagnée par un semblant d’appréhension, un vestige d’enfance encore : je suis la nouvelle de la classe.

Rapidement, je prends la mesure de la complexité des liens qui unissent mes collègues : agressivité, rivalités, tensions, alliances, enjeux hiérarchiques. En somme, tout ce que je redoutais. Serrant les lèvres, je me résous à un mutisme prudent, jetant de temps à autre un regard à ma chef où elle pourrait lire tout à la fois l’empathie vis-à-vis des attaques qu’elle reçoit, et une pointe de reproche pour m’avoir conduite ici, moi qui suis loin d’être diplomate. Dans un nouveau sursaut d’enfance (cette entrée dans la cour des grands n’en finit pas de me faire régresser), je perçois confusément l’enjeu de ma position : rester loyale envers celle qui m’a toujours soutenue, dans ma thèse et jusqu’à ce poste, sans me faire d’ennemis en ayant l’air privilégiée ou hypocrite.

Soudain redevenue la bonne élève, marginale et solitaire, que j’étais au lycée, je m’en vais seule au self à l’heure du déjeuner. Je me plonge éperdument dans les pages de mon roman tandis que j’avale machinalement le maigre contenu de mon plateau sans même y penser. Cent Ans de Solitude (1), un livre qui tombe à point nommé.  Ma troisième leçon, c’est la discrétion, essayer de ne pas me faire remarquer. À quoi je n’ai jamais excellé. Rester seule, rester muette, attendre et observer.

De retour dans l’unité, j’ai le temps de rencontrer plusieurs autres patients. J’ai consacré plusieurs heures à lire tous leurs dossiers, à ficher dans un tableau les informations de base à leur sujet et à lister toutes les choses que j’aimerais pouvoir faire pour eux avant qu’ils ne sortent. Une femme s’approche de moi, souriante : « Bonjour, je crois qu’on ne s’est pas encore rencontrées… Je suis la psychologue de l’unité. On m’a dit que tu n’avais pas de bureau… je t’ai fait de la place dans mon étagère, on peut partager le miens. Au fait, je viens d’aller voir Mme T. Elle aussi t’a rencontrée apparemment, elle ne tarit plus d’éloge. Je crois que ce qu’elle a dit, exactement, c’est : « elle nous correspond ». »

Vanawine Sylviery
Médecin généraliste

1– Cent Ans de solitude, Gabriel García Márquez, Ed. Seuil, 1968