06/05/2020

« Chut ! On enregistre ! »

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Dans cette période de confinement, les ondes sont un bel outil pour garder le contact… Chaque matin, nous lisons des textes issus d'un atelier écriture, pour les diffuser sur Radio Pinpon. Un lien qui transcende les kilomètres.

« Madeleine, tu es prête ?
– J’arrive, Dominique, j’arrive.
– Les textes sont imprimés. Il ne manque que toi.
 »

Depuis quelques semaines, nous commençons notre journée par un enregistrement. Le petit déjeuner à peine derrière nous, nous nous installons dans mon bureau. J’ai tapé le poème du jour sur ma page Facebook (1), proposé une contrainte d’écriture, répondu aux messages urgents, imprimé les textes à lire. Madeleine, ma femme, les découvre. Depuis quelques jours, nous lisons des textes rédigés au cours de l’atelier d’écriture, « Sous presse les (Mo) », que j’animais au Groupe d'entraide mutuelle (GEM) entre 2003 et 2015.

Nous avions commencé par enregistrer les textes suscités par la vie en confinement. Chaque jour, des Facebookers, connus ou inconnus, en réponse à la contrainte, laissent un écrit poétique en commentaire (1). C’étaient ces textes que nous présentions sur Radio Pinpon, la radio de Niort, animée par l’ami Éric. (2) Il a créé un joli générique qui introduit les textes. On entend la voix du Général de Gaule, à la BBC, annoncer que la France a perdu une bataille mais n’a pas perdu la guerre. Un extrait de l’appel du 18 juin. On poursuit avec les phrases surréalistes et codées de la résistance à Londres qui répètent que la fortune vient en dormant, qu’un ami viendra ce soir, etc. Les parasites sont garantis d’époque. Enfin la voix de Blandine annonce le titre de l’émission : « Les confinés parlent aux confinés ».  
 

Le retour de « Sous presse les (Mo) »
Nous avons ainsi enregistré une quinzaine d’émissions qui ponctuent la programmation quotidienne de Radio Pinpon. Les écrits étaient parfois maussades, sauvages, désespérés ou révoltés. Lorsque Laurent est mort, nous nous sommes dit qu’il fallait faire une pause. Laurent était une personne importante pour nos amis niortais. Il participait à la vie associative locale, représentait les usagers dans différentes instances, quelqu’un de très présent. Tous ont été touchés. Nous avons donc décidé de passer des textes plus légers. Pas forcément plus optimistes. Des textes de jusqu’auboutistes de la rime qui ne reculent devant aucun apparentement pour peu que la rime claque. Les textes en ont un côté délicieusement décalés voire surréalistes parfois. 

Chaque enregistrement est pour moi l’occasion d’une redécouverte de ces textes que je n’ai pas relus depuis pratiquement vingt ans. Il s’agit pour nous de laisser transpirer quelque chose de la prodigieuse vitalité qui animait le groupe. Nous n’avons que nos voix. Et les arrangements futés, ironiques et tendres d’Éric. La sélection du jour retrouve des textes écrits dans la foulée de la découverte du SRASS en 2003. Le groupe avait choisi d’évoquer les maladies infantiles des uns et des autres. Pas de rimes donc ce matin mais une curieuse atmosphère teintée d’opération de l’appendicite, de sirop à la banane, de petits boutons rouges qui piquent. Comme une bouffée d’autrefois quand les maladies touchaient les enfants qui appréciaient surtout de ne pas aller à l’école. Les médecins étaient bourrus. Etre opéré de l’appendicite, exhiber une magnifique cicatrice, avoir eu la rougeole ou la varicelle étaient quasiment des rites de passage. Je ne me souviens même plus qui les a écrits. Chacun se choisissait un pseudonyme qui n’était utilisé parfois qu’une seule fois, pour un texte ou une séance. Si je me souviens d’Electron ou de Françoise l’ex-marmotte, qui pouvait bien être Glaireuse ou Nanar ? Gégé et Lina ? Pax vobiscum ou la Compagnie des frères du CSM ?

Donner à chaque texte son intonation
Nous commençons donc par une première lecture. Françoise écrivait qu’elle se trouvait si bien dans son lit. « Je n’étais pas contente de guérir si vite ». Autre vision du confinement qui produit un décalage avec aujourd’hui. Sylvain raconte son opération : « Là il m’allonge, m’endort et m’opère. » Magnifique concision du poète qui met en exergue sa cicatrice toute rouge dont la couleur s’est résorbée avec le temps. Nicole donne un cours sur la varicelle. Propagation, temps d’incubation, tout y est. Electron évoque les masochistes qui aiment la maladie, s’en repaissent voire en jouissent et adorent se rendre chez le médecin pour le plaisir d’en discuter. Elodie raconte les petits boutons rouges qui piquent de sa petite sœur qu’elle évite comme la peste pour ne pas être contaminée. Audrey refuse de mettre la nouvelle doudoune que sa mère lui a achetée. Elle la boudine. Résultat : un nez bouché qui ne laisse plus passer un filet d’air, des mouchoirs qui se remplissent. « Maman, la prochaine fois, je t’écouterai, promis ! » Les mamans sont omniprésentes dans ces textes. Le soin maternel n’y est pas un vain mot.

Notre deuxième lecture est plus sensible. Il s’agit de faire entendre ce que nous pouvons percevoir de la démarche de chaque auteur. Qui parle ? Le petit garçon ou la petite fille ? L’adulte qui se souvient ? Le savoir médical ? Il faut donner à chaque texte l’intonation, le phrasé qui nous semble lui convenir. C’est une interprétation.

Nous enchaînons avec une troisième lecture, plus théâtralisée. Madeleine y excelle. Ancienne comédienne et metteur en scène, elle module sa voix avec maîtrise. Elle joue de ses inflexions. J’essaie de suivre.

Nous passons enfin à l’enregistrement proprement dit. Mon smartphone nous permet d’avoir un son suffisamment propre pour qu’Éric puisse le travailler.  Nous réécoutons et si nous en sommes satisfaits nous envoyons le fichier à radio Pinpon. Sinon on recommence.  Lorsque nous lisions les textes du jour, Yves de Tunisie, Éric de Marseille et Véronique d’Aix-en-Provence enregistraient également leurs textes. Il ne reste plus ensuite qu’à attendre le lendemain pour partager sur Facebook le montage final réalisé par Éric.   

 

Un chemin qui se fait en marchant
Quel intérêt pour le GEM et les Gémiens aujourd'hui ?
Certains d’entre eux ont participé à l’atelier Sous presse les (Mo), qui vit ainsi une deuxième fois en passant à la radio. D’autres le découvrent à cette occasion. Nombre d’entre eux sont devenus « amis » de la radio, à la sauce Facebook. Ainsi quand la nouvelle du décès de Laurent a été annoncée sur la page de la radio, nous avons été nombreux à apporter nos petits messages de soutien. Un lien entre Gap et Niort s’est ainsi créé au fil de la toile. Nous sommes confinés mais nos textes sont lus et entendus d’Amiens en Tunisie et de Suisse à Niort, en passant par Saint-Etienne et Paris. Notre monde nous paraît moins étroit. Il est rassurant de savoir que d’autres que nous vivent la même chose. Un soignant de Vanne répond ainsi à une Gémienne de Gap qui partage le texte d’un ingénieur limougeaud. Christophe n’a pas Internet mais Delphine, au téléphone, lui raconte ce qu’elle a entendu à la radio. La conversation ne languit plus. Ils parlent d’autre chose que de leurs inquiétudes vis-à-vis du confinement ou du covid 19.

Ce lien avec Radio Pinpon est devenu pour nous un lien qui compte. Il existe des gestes barrière qu’il est essentiel de respecter, il existe des dispositifs qui font tomber des barrières. Bien à l’abri derrière nos écrans, nos smartphones ou nos téléphones, nous entrons en contact,  en utopie même avec des personnes que nous ne connaissons pas, que nous ne rencontrerons peut-être jamais mais ce lien finit par scier les barreaux derrière lesquels nous nous sentons enfermés. S’inventent ici ou là des réseaux, des rhizomes qui associent comme le nôtre près d’une centaine de personnes. Comme l’écrivait Machado, le chemin se fait en marchant.

Dominique Friard
Président du GEM de Gap

Notes :

  1. Facebook https://www.facebook.com/dominique.friard.7
  2. Radio Pinpon a obtenu, en 2019, le premier prix des équipes soignantes en psychiatrie. Pour en savoir plus sur cette radio qui émet au cœur de l’hôpital psychiatrique de Niort, https://fr-fr.facebook.com/radiopinpon