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Covid-19 et psychotraumatisme : un mal-être amplifié…

Pénélope, infirmière, exerce dans une consultation de psychotraumatisme. A l’issue des périodes de confinement puis de déconfinement, elle témoigne des difficultés particulières qu’ont traversé les personnes souffrant de stress post-traumatique complexe.

L’état de stress post-traumatique (EPST) complexe (1) touche plus particulièrement les femmes victimes de violences conjugales mais également les réfugiés ayant subi des violences dans leur pays d’origine et tout au long d’un parcours migratoire particulièrement éprouvant. Les principaux troubles rapportés par ces personnes sont les suivants : un endormissement et un sommeil très perturbé, des cauchemars, des flashbacks, des reviviscences ainsi qu’une sensation de pression intracrânienne souvent intense (1).  

La période de confinement a été souvent très pénible pour ces personnes déjà fragilisées et en situation de précarité. Elles nous ont rapporté des reviviscences beaucoup plus prégnantes du fait de l’isolement et du sentiment d’insécurité. En effet, cette « guerre » contre le virus les a renvoyées aux conflits armés traversés dans leur propre pays et l’abondance d’informations souvent contradictoires et fallacieuses a augmenté leur sentiment de stigmatisation.

Que dire par exemple de cette patiente congolaise, déjà rejetée par sa communauté du fait de son homosexualité, qui m’explique au cours d’un entretien téléphonique avoir entendu dans les médias que les homosexuels étaient à l’origine de cette épidémie ? Ou de ce patient réfugié résidant dans un centre d’hébergement qui n’a aucun moyen pour renouveler quotidiennement son attestation de déplacement et qui, interpellé par des policiers, a été verbalisé ?…

En temps « normal » déjà, ces entraves médiatiques et administratives exacerbent les peurs de ces personnes traumatisées et durant le confinement, l’impossibilité de nous rencontrer physiquement (nous ne pouvions recevoir que les cas urgents) les ont plongés dans un mal-être extrême.

La difficulté à satisfaire leurs besoins premiers (alimentation, déplacements, hébergement) et la quasi-disparition des liens sociaux (distanciation oblige) ont amplifié encore la recrudescence de leurs symptômes. Sachant que les services sociaux n’étaient plus accessibles, certains ont vu leurs droits arriver à échéance et être ainsi privés de tout moyen financier. Même si certains droits ont pu être prorogés, nombre de personnes sont restées en état de privation et dans un sentiment d’insécurité permanent.

En ce qui concerne les femmes victimes de violences conjugales, la ville de Paris et l’Observatoire parisien des violences faites aux femmes (OPVF) (2) ont mis en place un certain nombre de mesures d’urgences pour les protéger. Mais là encore, la difficulté a été de faire parvenir ces informations aux personnes concernées. Le téléphone était en effet le seul moyen de leur parler, à condition que l’auteur des violences ne soit pas dans les parages et n’ait pas accès aux informations transmises.

A l’heure du numérique, quel moyen reste-t-il pour les personnes qui n’y ont pas accès ? Comble du non-sens, les numéros téléphoniques mentionnés sur des sites dédiés renvoient l’interlocuteur au site internet et l’attente est souvent très, très longue (20 à 30 minutes) pour entendre la voix d’un « conseiller ». Lorsque la personne ne peut téléphoner faute de crédit et qu’un professionnel le fait pour elle, il ne peut bien-sûr bloquer la ligne autant de temps…

Aujourd’hui, le déconfinement apporte son lot de difficultés. En effet, nous pouvons à nouveau recevoir les personnes en consultation de psycho-traumatisme mais se déplacer dans les transports en commun, porter un masque, respecter les gestes barrières… peut rester complexe. A ce sujet, après avoir téléphoné à un centre d’hébergement pour savoir s’il pourrait procurer un masque à l’un de nos patients, il m’a été répondu « Nous avons plus de 400 résidents et ne pouvons procurer des masques à tous… »

Depuis que nous recevons à nouveau « physiquement » les patients, tout ce qui n’a pas pu s’exprimer lors des entretiens téléphoniques afflue et nous nous rendons compte à quel point ils se sont contenus durant cette période de confinement (voir ci-dessous le témoignage de Constant, usager de la consulation, durant un entretien). Mais c’est là aussi que nous prenons conscience de leur profond mal-être et il est à augurer que le travail d’accompagnement et de soutien devra s’intensifier si nous voulons éviter des effondrements et des hospitalisations. Aurons-nous les moyens matériels (en temps et en personnel) d’assurer ce travail exigeant ?

 

Constant, usager : « Quand le désespoir accapare tout instinct de vie… »

« Les Grecs anciens surnommaient les maléfiques divinités infernales « bienveillantes, compatissantes » tellement ils redoutaient leur impitoyable cruauté. Pour moi, ce que l’on appelle communément « dépression nerveuse » relève d’une certaine forme d’euphémisme mettant le voile sur « maladie du désespoir, pathologie de l’angoisse, antichambre mortifère, désillusion chronique… », je ne sais quoi d’autre. Les rescapés de cette impasse de la vie entendront avec pertinence ce que ces mots évoquent.

La société ne me parait pas être en mesure de prévenir ce fléau. Elle est même en train de lui frayer un grand boulevard. Quand « bien-être » se traduit par « bien-avoir » et quand l’existence des hommes n’a pas de sens philosophique, psychologique, spirituel voire humain, les ingrédients sont réunis pour que l’intérêt porté à autrui soit un piètre moyen de se faire valoir.

Les personnes mises de côté d’un système élitiste se trouvent exclues, renvoyées à leur différence : « Ta vie n’incluant pas le moyen de me faire valoir, je te laisse à ton isolement, d’ailleurs, je ne t’ai pas vu ! » Parmi ces laissés-pour-compte, figurent les personnes psychiquement vulnérables, parfois livrées à un combat déloyal où le désespoir les tient à sa merci.

La brusque instauration du confinement a dû faire l’effet d’un véritable coup de butoir à ceux que je qualifie d’« opprimés du Covid ». J’aimerais tant être détrompé des désastres que je redoute, je m’interroge… Que s’est-il produit pour ces gens en grave souffrance, dont l’état a nécessité une prise en charge urgente, sachant que la société était hors-service à ce moment-là ? A sa phase culminante, le désespoir accapare tout instinct de vie, l’individu ne s’appartient plus et lui est totalement voué : le coup de grâce, ce coronavirus en vase clos ! Les pouvoirs publics accusant déjà des lacunes dans leur organisation, le corona ne faisant qu’en accentuer les méfaits : vont-ils pourtant en réviser leur copie, je m’interroge… »

1– Bourgault R « Trauma complexe ou DESNOS » in L’aide-mémoire de psycho-taumatologie, Kédia M., Sabouraud-Seguin A. et al., Dunod, 2e édition 2013, 1re édition 2008.
2– Observatoire parisien des violences faites aux femmes, bilan de l’année 2018-2019, https://cdn.paris.fr/paris/2020/01/31/347059c2e60fec036cfb7c9a9de8460a.pdf


Covid-19 : quand les patients ont soutenu les soignants… >