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Le pouvoir de la folie

Auteur(s) : Guillaume VON DER WEID, professeur de philosophie

Nbre de pages : 1

Ses partisans envahissant le Capitole ont ramené au premier plan la « maladie mentale » de Trump. Mais est-ce bien la folie qui était à l’oeuvre chez l’ex-Président, et plus globalement, dans la société qui l’avait élu ?

L’envahissement du Capitole à Washington par des militants trumpiens le 6 janvier est la goutte qui fait déborder le vase : les rats quittent le navire, les plus proches soutiens de Trump se désolidarisent ainsi que ses ministres, le vice-président et jusqu’aux conseillères de la First Lady. Ses excès ont passé la frontière de l’acceptable et, de l’avis de beaucoup, du raisonnable. Certains évoquent une procédure d’impeachment (destitution) pour incapacité mentale.
Pourtant, ses comportements erratiques, sa mégalomanie, son inconstance émotive, son déni des vérités les mieux établies, ne datent pas d’hier; il ne s’agit pas, comme on l’a vu en France avec un président dépressif (1) ou un roi schizophrène (2), d’un accident de parcours ou d’une fausse donne génétique, mais d’un personnage choisi pour son dérèglement. Des centaines de psychiatres ont signé des pétitions, pratiquement depuis le début de son mandat, pour qu’il soit déclaré « mentalement inapte d’assurer sa fonction ». La question est donc double : comment expliquer d’une part qu’un malade mental arrive au sommet de l’État et, d’autre part, qu’on l’ait élu?

L'adoration de la domination

Tout d’abord : comment remporter une des élections les plus difficiles au monde en étant mentalement diminué ? Car si les pathologies psychiatriques se caractérisent par une inadaptation au réel, la mise en concurrence d’individus malades avec des individus « normaux » devrait naturellement conduire à l’élimination des personnes fragiles. C’est d’ailleurs ce que cherchent à combattre les politiques publiques en faveur des populations affectées de troubles psychiques : des écoles inclusives, des emplois adaptés, des dispositifs et des aides en tout genre. Il y a, certes, des troubles mentaux intermittents ou peu handicapants, il y en a même qui améliorent certaines capacités mentales, comme on le voit dans certaines formes d’autisme (comme l’a montré le film Rain Man, 3) ou de psychoses (voir le cas du président Schreber, étudié par Freud, 4). Mais ces performances semblent moins améliorer l’intelligence que la contraindre à s’exprimer sous une forme spécifique au détriment de sa polyvalence, comme on accroît la puissance d’une énergie en la compressant.
Il existe cependant des troubles mentaux qui s’accompagnent, voire qui ont pour objet la maîtrise sociale. Qu’on pense à l’anorexie qui, touchant le plus souvent des jeunes femmes éduquées (5), les conduit à s’enfermer pour ainsi dire hors de leur corps, par un effort de contrôle de leur rôle social. Ainsi, « l’hyperactivité et les efforts faits par les malades pour parvenir à un accomplissement idéal [...] sont des aspects essentiels de l’anorexie mentale » (5). D’autres troubles, comme celui de la personnalité narcissique, prêté à Trump, conduisent non seulement à une maîtrise des cadres sociaux, mais à leur domination, voire à l’adoration de la domination. Démesure plus commune qu’on pourrait penser. Le problème, bien sûr, c’est que l’instrument est alors pris pour le but, de même que l’anorexique prend la minceur pour la beauté, l’auto-contrôle pour l’amour et la privation pour la vie. Trump a convoité le pouvoir en lieu et place du bien du peuple. Doit-on s’étonner qu’il veuille aujourd’hui conserver l’un au détriment de l’autre ? 

L'inadaptation au réel

La question se retourne alors vers ceux qui l’ont élu : comment la première puissance mondiale a-t-elle pu placer à sa tête un malade mental ? Rien n’est sans cause. Si des millions de gens pensent qu’un fou est plus à même de régler leur problème, c’est qu’il est devenu difficile d’adhérer à la réalité. L’inadaptation au réel devient la meilleure façon, sinon de le changer, du moins d’y vivre, de même qu’inversement, les psychiatres savent que, pour être entendu de quelqu’un qui délire, il faut d’abord le rejoindre dans son registre. C’est une façon déraisonnable, mais pas moins logique que le choix opposé, de résoudre la dissonance cognitive entre ce qu’on veut et ce qu’on peut. Expropriations, chômage, addictions, peur de l’immigration, sentiment d’abandon des « fly overs » (ses habitants des « États-Unis profonds », qu’on survole en avion de la côte Est à la côte Ouest)…, la réalité sociale s’est tellement éloignée de l’idéal politique que l’écart paraît insurmontable. Plutôt que d’essayer de changer la réalité, on piétine l’idéal, comme en témoignent les symboles brandis par les émeutiers du Capitole : drapeau sudiste, emblèmes conspirationnistes, suprémacistes… (6).

La force autodétruite

Trump est seul. Il va partir, moins comme un train qui quitte la gare, qu’abandonné par la gare. La raison a-t-elle gagné? Non. C’est la force qui s’est autodétruite. Les motifs qui l’ont porté au pouvoir demeurent. Les millions de « deplorables » (7) demeurent. Quand les règles qui justifient l’inégalité sociale ne permettent plus à la majorité de gravir l’échelle sociale ou du moins d’en rêver, les intrépides escaladent le Capitole. Ce n’est pas folie, c’est d’autres règles.

Guillaume Von Der Weid, Professeur de philosophie

1– Paul Deschanel (1855-1922).
2– Charles VI (1368- 1422).
3– Rain Man, film de B. Levinson, 1988.
4– Le président Schreber, un cas de paranoïa, S. Freud, (1911), Payot, 2018.
5– Hilde Bruch, Les yeux et le ventre, Payot, 1994.
6– « QAnon, “Stop the steal”… d’où viennent les symboles et slogans brandis par les émeutiers du Capitole? », Le Monde, 7 janvier 2020.
7– Selon le terme d’H. Clinton en 2016, que l’on peut traduite par « pitoyables ».

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