Un nouveau rapport de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) analyse la façon dont la transition des infirmières du salariat hospitalier vers l’exercice libéral contribue à réduire leur exposition aux facteurs de risques psychosociaux et à améliorer leur santé. Il s’appuie sur deux volets complémentaires : l’étude des risques pour l’ensemble des professionnels de santé hospitaliers et l’analyse de l’évolution de l’état de santé après installation dans le libéral spécifiquement pour les infirmières.
Au-delà du salaire, le défi des conditions de travail s’affiche comme un enjeu primordial pour favoriser la santé des soignants et leur fidélisation, notamment à l’hôpital. Le rapport n°602 de l’Irdes, publié ce mois d’avril, s’inscrit en effet dans un contexte de pénurie mondiale des professionnels de santé. En dix ans, la France observe une hausse des effectifs infirmiers bien plus marquée dans le secteur libéral (+28,5 %) que dans le salariat hospitalier (+6,9 %). Cette dynamique traduit des difficultés majeures d’attractivité à l’hôpital, alimentées par une dégradation continue des conditions de travail. L’étude de l’Irdes analyse ainsi comment le passage vers l’exercice libéral réduit l’exposition aux risques psychosociaux (RPS) et améliore l’état de santé des professionnels.
Troubles anxieux généralisés et épisodes dépressifs majeurs
La première partie du rapport souligne le poids des risques psychosociaux en milieu hospitalier pour l’ensemble des soignants : forte intensité de travail, manque d’autonomie et reconnaissance insuffisante. Ces facteurs ont un impact direct et délétère sur la santé mentale, favorisant notamment les troubles anxieux généralisés et les épisodes dépressifs majeurs, particulièrement chez les infirmières et les sages-femmes. « Les contraintes auxquelles sont exposés les professionnels hospitaliers sont multiples : intensité du travail, manque d’autonomie professionnelle, surcharge émotionnelle, reconnaissance insuffisante, qualité empêchée, faible soutien hiérarchique et conflits de valeurs. Ces dimensions renvoient à ce que la littérature désigne comme des facteurs de risques psychosociaux, c’est-à-dire l’ensemble des caractéristiques de l’organisation du travail et de l’activité professionnelle susceptibles d’altérer la santé physique et mentale des travailleurs lorsqu’un déséquilibre persiste entre les exigences professionnelles et les ressources professionnelles disponibles pour y faire face« , précise ainsi le rapport. Si le soutien social et la reconnaissance jouent un rôle protecteur, l’autonomie à l’hôpital reste souvent trop bridée par les protocoles pour compenser efficacement la charge de travail. Cette dégradation des conditions de travail « est également le fruit de transformations organisationnelles du secteur hospitalier, dans un contexte de tarification à l’activité (T2A), qui impose une pression accrue sur les soignants« , souligne encore le rapport de l’Irdes. « Cette logique de rentabilité, visant à améliorer la productivité tout en réduisant les coûts, a généré un sentiment de qualité empêchée et renforcé les conflits de valeurs, notamment en raison d’un manque de ressources humaines et matérielles pour accomplir le travail correctement ». Les auteurs décrivent ainsi « un impact psychologique massif » sur les soignants : « augmentation du stress post-traumatique, de l’anxiété, des conduites addictives et de la dépression« .
Une meilleure santé en exercice libéral
Le second volet de l’étude invalide l’idée reçue d’un effet de sélection qui voudrait que seules les infirmières en bonne santé choisissent le libéral. Au contraire, les données montrent que celles qui quittent l’hôpital présentent initialement un état de santé plus dégradé et une consommation de soins hospitaliers plus élevée que celles qui restent salariées. Après l’installation en libéral, on observe cependant une amélioration de leur santé, illustrée par une baisse significative du recours aux soins d’urgence et aux hospitalisations. « L’hypothèse retenue est que les différences d’organisation du travail entre ces deux modes d’exercice se traduisent par des niveaux d’exposition distincts aux contraintes psychosociales« , avancent les auteurs.
Ils affirment pour conclure que l’exercice libéral offre une « autonomie suffisante » qui agit comme un levier bénéfique pour la santé, malgré une charge de travail qui demeure importante. « Après l’installation en libéral, on observe une diminution du recours aux soins hospitaliers, suggérant une amélioration de l’état de santé« , notent ainsi les auteurs. « Sur la population des infirmières, et plus spécifiquement des infirmières en soins généraux, les résultats corroborent l’amélioration relative de l’état de santé après le passage vers l’exercice libéral. Autrement dit, pour ces infirmières initialement exposées à des niveaux élevés de demande psychologique, un faible contrôle sur l’activité et un déséquilibre effort-récompense, la sortie du cadre hospitalier est associée à un meilleur état de santé. Cette évolution est cohérente avec l’hypothèse selon laquelle l’exercice libéral, en offrant une plus grande autonomie organisationnelle et décisionnelle, pourrait atténuer les effets délétères des contraintes hospitalières sur la santé« .
Le rapport préconise que les politiques publiques ne se limitent plus à des revalorisations salariales, jugées insuffisantes pour la fidélisation des professionnels de santé, à long terme. Une amélioration durable du système exige une transformation profonde des environnements de travail hospitaliers, passant par un renforcement des marges de manœuvre, du soutien organisationnel et de la reconnaissance effective du métier.
Pour en savoir plus :
• Entre hôpital et libéral : trajectoires professionnelles et santé face aux facteurs de risques psychosociaux des infirmières, Augé E., Mousquès J., Gousset C. (Irdes). Rapport n° 602 – Avril 2026 – 96 pages.










