Exclusivités web

« Merci Monsieur »

Faire autrement qu’isoler ne va pas de soi ; en 1953, Henri, un jeune infirmier, montre par ses actes que cette question est de toutes les époques mais pas de toutes les formations.

« On n’a pas le choix, on ne peut pas faire autrement. » Combien de fois ai-je entendu mes collègues expliquer que s’ils isolaient ou attachaient les patients, c’était toujours en dernier recours ? « On n’a pas les moyens de faire mieux. » La misère actuelle de la psychiatrie tient dans ces deux phrases. Cette sensation d’être soumis à la contrainte est terrible. Elle s’impose au soignant qui ne peut plus concilier sa pratique avec l’idéal du soin qui le porte. Cet écart qui devient progressivement un gouffre est à l’origine de nombreux burn-out.

« Tu ferais ça Henriette ? »

« Je n’avais pas le choix, je n’ai pas pu faire autrement. » Henri Ruols aurait pu, lui aussi, prononcer cette phrase. Sorti de l’école d’infirmiers, le 15 juillet 1953, il avait été affecté au service des agités. André Roumieux, qui raconte l’anecdote dans un de ses livres, précise que son ami et collègue se souvenait « d’un malade enfermé dans une cellule. Nu, faisant ses besoins à même le sol cimenté, le malade proférait à longueur de journée la même menace : “Bandes de salauds ! Le premier qui rentre, je le tue”. » (1) A l’époque, nul n’aurait eu l’idée saugrenue de remplir une fiche d’événements indésirables ou de nommer ces propos des « menaces de mort ». Il n’empêche, on prenait des précautions.

« A la distribution du repas du soir, Henri fut surpris lorsqu’il vit les infirmiers, pas plus mauvais qu’ailleurs, pratiquant selon l’habitude parfaitement rodée ce qu’ils avaient appris à faire en raison d’un simple principe de prudence et d’efficacité. La porte ouverte bloquée par le pied du collègue solidement appuyé au sol permettait à l’infirmier qui servait le repas de glisser un sandwich dans l’entrebâillement de la porte qu’il refermait aussitôt. La distribution du repas se poursuivait dans le dortoir. Alors qu’ils se dirigeaient vers la porte de sortie, un des infirmiers fit remarquer à Henri qu’il ne fallait surtout pas que le malade se déshydrate. Très important d’y veiller ! Alors joignant le geste à la parole, il fit glisser le contenu d’un pot à tisane sous la porte de la cellule ; le malade se mit aussitôt à laper le liquide. »

En soixante-cinq ans, l’hôtellerie hospitalière a beaucoup évolué. Les sols de nos chambres d’isolement ne sont plus cimentés, ils sont carrelés. On ne pourrait plus faire glisser une assiette ou un bol sous la porte de la CI.

Henri était un tout jeune infirmier, issu de la sixième promotion de l’école d’infirmiers de Maison Blanche. L’école Théodore Simon, nommée aussi Ecole des bleus, portait les espoirs d’une nouvelle génération d’infirmier(e)s super formés. Le décalage entre ce qu’Henri avait appris en cours et le terrain était tel qu’il ne pouvait pas ne rien faire. Il n’avait pas le choix. S’il cédait, s’il se glissait dans ce moule, il perdrait l’estime de lui-même. Il hypothèquerait son avenir.

Ce même jour, au cours du repas des infirmiers, « Henri demanda timidement à ses collègues : “Si vous le voulez bien, demain je lui donnerai une écuelle de soupe !” L’un de ses collègues s’exclama en riant : “Tu ferais ça Henriette ? ” » Roumieux ne s’appesantit pas sur l’aspect homophobe de la remarque. Et pourtant ! Chaque fois qu’un soignant remet en cause, directement ou indirectement, une mesure d’isolement ou de contention, il y a toujours un collègue qui remet en cause sa virilité. Hier comme aujourd’hui. Ces mesures de privation de liberté restent encore des histoires d’hommes. Il s’agit toujours de ne pas perdre la face devant ses collègues. « Il est vrai qu’Henri  prenait quelques risques, poursuit Roumieux, fin comme une allumette qu’il était, dans une ample blouse neuve n’ayant encore jamais été lavée. » (1) Un vrai « bleu », un de ceux dont on dit que si on lui appuyait sur le nez il en sortirait encore du lait.

Les deux mains sur l’écuelle de soupe

Les collègues acceptèrent. Ils prirent soin de rester à la porte, prêts à intervenir au moindre geste d’agressivité. « Henri se souvient : “Je me  disais que je ne devais pas avoir peur puisqu’il ne me connaissait pas”. Son collègue ouvrit la porte un peu plus largement que d’habitude. Henri pénétra dans la cellule, tenant des deux mains l’écuelle pleine à ras bord de soupe, ce qui, me dit-il, le contraignait à faire un effort pour trembler le moins possible. » Henri prit sur lui, comme chacun de nous le fait aujourd’hui dès qu’il s’agit de se différencier de l’équipe, de tenter quelque chose de risqué qui ne fait pas consensus. Il était confronté à sa peur. Peur de l’inconnu, peur du patient et de sa violence, peur de soi-même, peur de perdre le contrôle de ses gestes, de soi-même, de laisser deviner sa peur. Au fond, c’est toujours la même histoire. Si c’était si facile, isolement et contention auraient été rangés depuis longtemps dans le musée des vieilleries psychiatriques.

« “Monsieur, voulez-vous une assiette de soupe ?”, demanda-t-il au malade. Celui-ci ne répondit pas. Et alors qu’Henri avançait vers lui, lui reculait. Arrivé contre le mur du fond, il se laissa glisser à terre et baissa la tête. Henri lui tendit la gamelle. Il la prit. But le contenu. Lui remit l’écuelle vide et leva son regard vers lui en murmurant ”Merci, monsieur.” » Les phrases de Roumieux se font plus courtes. Le temps se dilate puis se contracte. Ralentissement, accélération. Comme dans la vie. Conclusion du texte.

Les infirmiers ne pouvaient pas faire autrement. Les troubles du comportement, les menaces, les proférations du patient leur semblaient impliquer l’isolement. « Le premier qui entre, je le tue. » Personne n’entrait dans la chambre. Henri a osé parce qu’il n’avait pas le choix, lui non plus. Il sortait de l’école, la première consacrée aux soins psychiatriques. Il se sentait responsable de l’enseignement qu’il avait reçu, de sa dissémination.

Le jeune soignant s’adresse au patient qui ne répond pas. Henri avec sa blouse propre, trop grande et ce patient, nu, la chambre avec ses odeurs d’excréments. Il faut beaucoup de conviction pour commencer par ce « Monsieur » qui habille le patient, qui redonne une épaisseur sociale à ce qui va devenir une interaction.  Henri s’avance et le patient recule. Premier indice que la démarche est juste. Il ne lui a pas sauté dessus. Il n’a pas armé son poing pour le frapper. Henri, avec ses deux mains qui tiennent l’écuelle, apparaît sans défense. Arrivé contre le mur du fond, acculé presque, le patient ne défend pas sa position, il se laisse glisser à terre et baisse la tête. Les deux mains qui tiennent l’écuelle. Il ne s’agit pas de militer contre l’isolement et la contention en général. Il suffit d’une fois. Il suffit d’avoir affronté sa peur, le qu’en dira-t-on de l’équipe une seule et unique fois, cette fois-là, pour que ce soit acquis. Henri l’a fait et le refera. Roumieux ne nous dit rien du devenir du patient. Est-il sorti de la chambre d’isolement ? Les soignants ont-ils modifié leur façon de se comporter avec lui ? Je suis certain que oui. L’acte posé par « Henriette » a rendu caduque toutes leurs préventions et précautions.

Le même fil rouge

Roumieux résume cette situation à sa façon : « Violence. Répression. Lutte. Indignation. Murs. Murs abattus. Portes fermées. Portes ouvertes. Toujours le même fil rouge : humanisation. Respect de la dignité humaine : engagement de l’infirmier psychiatrique. » C’était il y a bien longtemps, en 1953. Henri Ruols est probablement mort aujourd’hui, le patient aussi. André Roumieux a 86 ans. Il continue d’écrire, de témoigner et d’analyser. La psychiatrie a beau avoir changé, ils nous enseignent encore.

Le patient « lui remit l’écuelle vide et leva son regard vers lui en murmurant : “Merci, monsieur”. Henri s’aperçut qu’il pleurait. »

Dominique Friard, ISP, superviseur d’équipes.

1– Roumieux (A), Ville-Evrard. Murs, destins et histoire d’un hôpital psychiatrique, L’Harmattan, Paris, 2008, PP. 382-383.


< Une trouvaille
L'intimité de Giuseppina >