Deuil hospitalier : l’angle mort de la formation soignante

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Basé sur une enquête nationale menée auprès de 384 soignants hospitaliers, le rapport « Les Survivants », porté par le Pr Thibaud Damy (Hôpital Henri-Mondor, Créteil) révèle l’impact sur les soignants de leur confrontation répétée à la mort de leurs patients. Il appelle à reconnaître la souffrance des soignants comme un enjeu de santé publique et formule six axes de recommandations.

La mort s’invite quotidiennement dans les services hospitaliers. « Un soignant y est confronté en moyenne 27 fois par an, et 15 % de ces décès surviennent de manière brutale », note le rapport dévoilé par le cardiologue Thibaud Damy, qui dépeint une souffrance émotionnelle « largement méconnue » : absence de formation à la fin de vie, manque de soutien psychologique, épuisement moral et burn-out latent. Thibaud Damy, lui même touché par le traumatisme vicariant*, s’est lancé le 30 mars 2025 dans un tour de France hospitalier, à pied, pour faire connaître l’impact émotionnel de la mort sur les professionnels de santé. Au cours de ce périple, il est allé à la rencontre des soignants, des patients et des familles, dans les Ehpad et les hôpitaux, pour recueillir leurs témoignages. Une expérience qu’il a racontée sur un site dédié Les Survivants.org.

Dans cette enquête chiffrée, qui fait suite à son projet sur le terrain, Thibaud Damy constate que l’accompagnement de la fin de vie reste un angle mort de la formation soignante : 93 % des professionnels de santé interrogés estiment n’avoir reçu aucun enseignement adapté sur la manière d’y faire face. L’étude révèle également que 64 % d’entre eux ne bénéficient d’aucun soutien institutionnel après un décès.

Le rapport identifie aussi les conséquences de cette exposition répétée à la mort et de l’absence d’accompagnement des soignants : une fatigue émotionnelle (28,85 % se sentent émotionnellement vidés et 38,5 % se disent à bout en fin de journée), une perte de repères (90 % des soignants interrogés évoquent un faible sentiment d’accomplissement personnel) et un épuisement professionnel (pour 48% d’entre eux).

« Les soignants ne sont pas des machines. Ils absorbent la détresse, la douleur, la mort. Et on les laisse seuls avec ça. » – Pr Thibaud Damy, Hôpital Henri-Mondor, Créteil – Président du projet Les Survivants

Enjeu de santé publique

L’enquête appelle à reconnaître la souffrance des soignants comme un enjeu de santé publique et formule six axes de recommandations destinés aux établissements de santé, aux institutions de formation et aux décideurs publics :

– Intégrer la fin de vie dans les formations initiales et continues, en y ajoutant un volet émotionnel et relationnel.
– Mettre en place des dispositifs de soutien psychologique post-décès, systématiques et encadrés.Valoriser les compétences relationnelles et émotionnelles dans les parcours professionnels.
– Renforcer la prévention des conflits et du stress, notamment par des formations à la communication et à la médiation.
– Développer des programmes de prévention du burnout et des espaces de parole réguliers.
– Soutenir durablement les soignants exposés à la crise COVID, dont les séquelles psychiques persistent.
– Faire de l’accompagnement de la fin de vie et de la mort une mission officielle de l’hôpital, comme recommandée par le rapport de l’IGAS en 2010 « la mort à l’hôpital », afin que ces parcours de soin de fin de vie soit évaluée systématiquement pour améliorer la prise en charge des patients et de leur famille, accompagner également les soignants et développer des programmes et prévention de l’impact de la mort.

À propos de l’étude :
Cette étude nationale a été menée auprès de 384 soignants hospitaliers issus de différentes régions françaises.
Elle analyse les conditions de travail, les relations professionnelles, le vécu émotionnel lié à la mort des patients et le niveau de soutien institutionnel, à l’aide d’outils psychométriques validés :
• Échelle d’impact événementiel révisée (IES-R) : stress
post-traumatique ;
• Maslach Burnout Inventory (MBI) : épuisement professionnel ;
• Hospital Anxiety and Depression Scale (HAD) : troubles anxieux et dépressifs.

*Le traumatisme vicariant est un traumatisme indirect, un « traumatisme par procuration » subit par des professionnels exposés quotidiennement à des situations émotionnellement chargées. Il est une conséquence de l’écoute et de l’empathie nécessaire au travail de la relation d’aide.

Pour en savoir plus : rapport Les Survivants.

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