mars 2021

La soif de position

Auteur(s) : Christian DEVILLERS
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Quelle place accordons-nous à nos besoins ? Quelle expérience relationnelle est venue confirmer mon importance chez l’autre ? Et pour quel ancrage ? Telles sont les questions auxquelles tente de répondre l’ouvrage de Christian Devillers.

Présentation par Jean-Marie Revillot, infirmier en psychiatrie, Docteur en sciences de l’éducation, formateur et Président du GRIEPS en 2020.

 » C’est bien les 30 années de pratique psychothérapique de Christian Devillers qui sont offerts au lecteur dans un tissage constant avec la théorie. Cette pratique, constamment présente au fil des pages à partir d’illustrations concrètes, révèle sa dimension humaniste et irrémédiablement tournée vers la liberté de l’autre dans ses choix et son possible développement. Et la confrontation ouvre, l’une (la théorie) se nourrit de l’autre (la pratique) dans une construction constante, progressive et passionnante comme un « processus d’ajustement réciproque de la théorie et de l’expérience », « ajustement non comme adéquation formelle, mais comme processus historique » (Lecourt, 1974, p. 29) (1).

J’invite donc le lecteur à se laisser cueillir par les propositions, à se laisser déstabiliser, pour tour à tour, développer ses connaissances, revisiter sa pratique de formateur, de soignant, de thérapeute, d’éducateur, de manageur, de chercheur et peut-être aussi s’autoriser à rencontrer le plus intime en soi pour croître et se développer.

– La première partie s’attache à décrire une approche développementale du besoin. D’emblée, l’auteur reconstruit la notion de besoin à partir d’un large état des lieux de la littérature. Il en déduit que le besoin nécessite une réponse appropriée permettant de maintenir la bonne santé physique et mentale. L’originalité de son propos est de montrer que ce n’est pas le besoin qui crée l’état de manque, modifiant ainsi certaines constructions psychanalytiques, mais sa non-réponse qui conduit au manque puis à l’état de carence. Est réinterrogée ensuite la notion de besoin « fondamental » qui, là aussi, ne correspond pas aux besoins primaires (boire, manger, respirer…) tels que le définissait les théoriciennes du soin de 1952 à 1970 (Poletti, 1978) (2). Une classification nouvelle décline neuf besoins, tous fondamentaux, au sein de quatre registres : le registre spirituel en lien avec le sens, le registre de l’existence en lien avec la vie, le registre du développement en lien avec la croissance et le registre du fonctionnement en lien avec la réalisation. Toute cette partie et son prolongement méthodologique offre aujourd’hui la possibilité de mettre à jour un nouveau modèle de soin particulièrement stimulant pour les professionnels de la santé. Des tableaux critériés et des schémas systémiques synthétisent les développements et facilitent l’appropriation.

L’auteur fait ensuite le choix de donner une place particulière et centrale à l’un des 9 besoins fondamentaux. Il définit le besoin de position en construisant de manière logique, consistante et rigoureuse un nouveau champ théorique qui complète et poursuit les travaux de Bern (3) et de Stern (2011), et bouscule le lecteur par les possibilités réflexives offerte par ce champ. « Le besoin de position marque l’importance de se sentir exister par rapport à soi, aux autres et chez l’autre » et n’est pas à confondre avec le besoin de reconnaissance qu’il précède. Appelée par l’auteur « soif de position », elle est au cœur de toute situation, qu’elle soit familiale, professionnelle, sociale ou sanitaire. À cet égard, elle peut être intégrée comme une grille de lecture indispensable pour tout professionnel qui s’intéresse à la relation à l’autre. L’auteur suggère donc de différencier interaction et relation. « C’est la relation qui illumine l’être » dit Bachelard. Et c’est ainsi qu’elle prend sens dans cet ouvrage, quand l’auteur évoque « la dynamique interactionnelle » composée de cinq éléments qui s’influencent réciproquement : la durée, le rythme, la fréquence, l’intensité et le silence. Elle peut devenir un outil d’analyse remarquable pour la relation d’aide, au sein d’un colloque, dans des réunions de travail, dans/et le suivi de travaux de recherche etc…

J’invite les lecteurs à se pencher particulièrement sur cette partie qui donne un cadre inédit, original et des clés pertinentes pour construire de nouvelles compétences relationnelles et éducatives.

La seconde partie de l’ouvrage s’inscrit dans un ensemble théorique qui permet, au lecteur averti, un approfondissement avec des schémas en boucle récursives passionnants pour comprendre les formes d’interaction -prévisibles-imprévisibles-cohérents-incohérents. Tout le travail élaboré en première partie est repris ici avant d’être étayé et enrichi. À ce titre, je suggère au lecteur à prendre un temps particulier sur le chapitre 9 qui traite de la notion d’engagement. Cette notion a été largement développé en psychologie sociale notamment par Kiesler (4) dans les années 1970 puis Joule et Beauvois (5) en 2002. Ils situent l’engagement dans une situation donnée dont la réalisation de l’acte est imputable à celui qui l’a réalisé. L’auteur propose un modèle dynamique et complexe qui dessine et prolonge les champs théoriques précités. Il intègre l’engagement dans un système relationnel dont l’issue peut aboutir au développement du sujet ou au renforcement de son mode de fonctionnement, et ainsi être facteur de croissance de frein ou homéostasie. Des typologies -Dominant, actif-réactif et Secondaire, constructif-dommageable, rendent concrètent les Inter-Actions et Inter-Réactions puis les modes d’engagement-investi (centré sur l’action) ou impliqué (centré sur la pensée interne) – définissent la manière de s’engager.

La troisième partie s’inscrit comme un temps d’intégration des concepts afin d’en évaluer la puissance en situation de travail. Les exercices méthodologiques et ludiques proposés, dans l’approche diagnostique des besoins et de l’interaction, invitent le lecteur « actif, constructif, impliqué et investi » à s’engager dans un va-et-vient continu entre les trois parties. Il pourra ainsi, tel un chercheur, mettre à l’épreuve le cadre théorique à l’appui des propositions méthodologiques pour tendre vers la concrétude et transformer sa pratique.

Telle est ma lecture de cet ouvrage dont j’ai été le témoin assidu de sa construction. Il m’a nourri et enrichi professionnellement et individuellement. Cet ouvrage est un puits intarissable duquel on peut tirer des sources abondantes d’inspiration. Qui que vous soyez, la rencontre avec cet auteur laisse au plus profond de soi, une trace indélébile ».

1– LECOURT D. (1974) Bachelard, le jour et la nuit. Paris : Grasset
2– POLETTI R. (1978) Les soins infirmiers : théories et concepts. Paris : Le Centurion
3– Fondateur de l’analyse transactionnelle.
4– KIESLER C.A. (1971). The Psychology of Commitment, New York : Academic Press
5– JOULE R-V et Jean-Léon BEAUVOIS J-L. (2002).  Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Grenoble : Presses Universitaires

La soif de position, Christian Devillers, mars 2021, 30 €.
Édité par APHESIS, 32 chemin du Point du Jour – 25000 Besançon
Pour obtenir l’ouvrage, contactez : aphésis25@orange.fr