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« Vous êtes trop psy »

De retour d’une mission humanitaire de 3 ans, Emma, une infirmière en psychiatrie, au CV bien rempli, cherche du travail. Elle doit déchanter, il n’y a manifestement plus de place pour quelqu’un comme elle dans la psychiatrie d’aujourd’hui.

« Vous savez Emma, les choses ont beaucoup changé en psychiatrie aujourd’hui. Il faut vous adapter. L’approche psychanalytique n’a plus le vent en poupe. C’est ringard, à côté de la plaque.

- Mais je ne fais pas de … psychanalyse. Juste mon travail d’infirmière.

- Je vous ai bien observée pendant ces trois mois. Quand il y a un problème avec un patient, vous ne réagissez pas tout de suite. Vous réfléchissez. On vous voit réfléchir, Emma. Et pendant ce temps-là, vos collègues se sentent en difficulté. Nos patients sont des patients difficiles. Ce n’est pas par gaieté de cœur que nous les maintenons dans leur chambre. Mais il faut le faire. Et vous, je vous ai bien observée, vous hésitez. Il ne faut plus hésiter mais vous adapter à l’évolution de la psychiatrie. Une psychiatrie cognitive. Aujourd’hui, on privilégie l’éducation thérapeutique. On met des limites aux patients pour qu’ils puissent apprendre qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. C’est thérapeutique. Il ne s’agit plus de chercher à comprendre si leur mère leur a fait ceci ou cela, mais de les cadrer. J’y ai beaucoup pensé. On peut dire que votre façon d’être infirmière, à l’ancienne, m’a ouvert les yeux. Je vais faire des fiches par patients. Avec ce que chaque infirmière doit faire. Elles porteront les fiches dans la poche de leur blouse. Il leur suffira de les lire pour savoir quoi faire. Ainsi chacune fera la même chose. Une infirmière, une équipe. »

 

Attendre l’heure de la retraite ?

Emma n’en peut plus. Claude Broyer, le jeune cadre qui lui postillonne au visage sa bouillie mentale, l’atterre. Elle ne lui répond même pas. A quoi bon ? Combien d’années a-t-il travaillé comme infirmier ? Cinq ? Sûrement pas dix. Quelle expérience a-t-il de la psychiatrie ? Une unité d’accueil crise dans un hôpital marseillais ou lyonnais ? D’où tire-t-il ses jugements péremptoires ? Sûrement pas de ses lectures. Sait-il seulement ce qu’est la psychanalyse ? Il ignore en tout cas à-peu-près tout de l’approche cognitive.

Et s’il avait raison ? Si la psychanalyse en psychiatrie avait fait son temps ? S’il ne restait plus à Emma et aux anciens infirmiers de secteur psychiatrique qu’à s’adapter à une psychiatrie devenue réactive et comportementale ? S’adapter c’est-à-dire plier. Attendre l’heure de la retraite en position antalgique. Ne rien voir, ne rien dire, ne rien faire qui puisse mettre l’emphase sur elle, comme disent les Canadiens. Ne rien entendre de cette pensée opératoire qui remplit les chambres d’isolement et fait prospérer les contentions. Et n’en penser pas moins. Même douloureuse, la pensée reste libre. Il faut juste être attentif à ne pas montrer que l’on réfléchit. Emma ne peut pas. Elle ne peut décidément pas. Ce serait tourner le dos à ses trente années de psychiatrie, à ce qui a fabriqué la femme qu’elle est.

 

Une carrière bien remplie

Diplômée en 1990, Emma a travaillé dans différents services. Elle avait débuté dans une unité d’accueil où elle apprit à contenir psychiquement des patients agressifs, parfois violents, mais toujours enfermés dans un délire dont il était le plus souvent possible de les faire sortir en ayant recours au minimum à l’isolement et jamais à la contention. Chaque histoire était reprise collectivement, chacun apportant sa pierre à l’édifice commun. Bien sûr, la psychanalyse permettait de repérer les enjeux psychiques à l’œuvre chez chaque patient et de réguler les affects qu’ils suscitaient chez les soignants. Ce n’était pas parfait, loin de là, mais l’expérience avait été enrichissante. Elle-même avait entrepris une analyse qu’elle interrompit au bout de deux ans.

Après la naissance de sa fille, elle avait souhaité s’investir dans les soins en ville. Elle avait travaillé cinq ans en CMP, recevant les patients en entretien d’accueil et de suivi, effectuant les visites à domicile. Son regard sur les patients en avait été modifié. Elle avait pris la mesure du combat que certains menaient au quotidien pour faire simplement « bonne figure ». Elle était devenue plus attentive aux ressources qu’ils pouvaient mobiliser pour se soigner et s’intégrer dans la société. L’ouverture d’un Centre d’Accueil et de Crise lui avait donné l’opportunité de découvrir les thérapies familiales systémiques. Elle s’y était initiée. Elle n’avait pas souhaité devenir psychothérapeute familiale, sa posture d’infirmière lui convenant. Elle estimait avoir encore des choses à découvrir sur ce « métier » qui la passionnait. Elle avait beaucoup lu. On lui avait proposé d’être cadre mais elle avait décliné pour les mêmes raisons. Elle se sentait bien dans sa peau d’infirmière. Entraînée par un des médecins du Centre d’Accueil et de Crise, elle avait publié deux textes sur le génosociogramme, outil dont elle s’était beaucoup servie. Elle avait apprécié l’expérience mais n’avait pas souhaité la renouveler.

Après la naissance de son fils, elle était retournée dans le temps-plein hospitalier. Les soins avaient bien changé. Le recours aux isolements était plus fréquent. Elle s’était investie dans le tutorat des soignants qui débutaient en psychiatrie. Ils lui étaient apparus particulièrement démunis face aux phénomènes d’agressivité et de violence, leur formation initiale n’abordant quasiment pas cette problématique. Elle leur avait transmis quelques pistes de réflexions pratiques et des lectures. Elle avait eu la satisfaction de voir le recours aux isolements diminuer.

Elle avait ensuite postulé dans l’unité de réhabilitation qui s’ouvrait. Elle avait alors découvert des pratiques qu’elle ignorait mais qui n’était pas dénuées de sens. Insister sur les compétences, prendre en compte les troubles cognitifs, aborder la question des voix, expliquer le traitement, tout cela lui parlait. La cohabitation avec ce qu’elle avait acquis des approches analytique et systémique n’était pas toujours simple mais son esprit synthétique lui permettait de différencier ce qui relevait d’une technique, des effets relationnels pour ne pas dire transférentiels du soin et des interactions entre les différents partenaires mobilisés par une séquence de soin.

En 2015, elle avait démissionné pour se lancer dans l’humanitaire où pendant trois ans, elle avait découvert et accompagné d’autres détresses. Encore une fois l’expérience avait été dense. De retour en France, elle avait cherché du travail comme infirmière dans différents établissements psychiatriques. Depuis elle ne faisait que déchanter, allant de déceptions en déceptions. Elle avait la sensation qu’il n’y avait plus de place en psychiatrie pour une infirmière comme elle.

 

De Charybde en Sylla

Claude Broyer, le cadre de l’unité, n’était que le dernier porte-parole d’une psychiatrie qu’elle sentait se déliter. Elle avait été recrutée en cdd par une clinique du sud de la France. Les journées de douze heures, payées 11h40, empêchaient tout travail de coordination entre équipes. Le bureau infirmier ressemblait à un placard dans lequel il était impossible de recevoir un patient en entretien. De toute façon, les infirmières faisaient office de secrétaire médicale, elles n’avaient aucune initiative. « Si ça ne vous convient pas, vous n’êtes pas obligée de rester » répétait en boucle la directrice des soins. Emma est partie malgré la bonne ambiance qui soudait les membres de l’équipe. Elle a enchaîné par un cdd d’un mois dans une unité de gérontopsychiatrie d’un grand établissement. On y accueillait des personnes âgées dépressives, mélancoliques, délirantes et quelques patients schizophrènes chronicisés. Les jeunes infirmiers qui y travaillaient avaient réussi l’exploit de la transformer en unité de soins somatiques. La plupart des patients bénéficiaient de couches, qu’ils soient incontinents ou non. C’était plus pratique pour les aides-soignants et les infirmiers. Chaque matin c’était la course aux toilettes qui devaient être expédiées à 9h30 chrono. L’équipe pouvait enfin savourer son café. A la moindre suspicion de globe vésical, les infirmiers homme faisaient ce qu’ils nommaient un « aller-retour ». Sans prescription. En routine. Une sorte de viol par sonde interposée. L’écoute, quelle écoute ? « On n’a pas le temps ». Le cadre, un ancien ergothérapeute, ne manageait rien, laissant la clé de l’unité aux soignants les plus anciens. « J’ai fait le tour de la psychiatrie, disait l’un qui travaillait dans l’unité depuis deux ans, maintenant je vais travailler en réa. ». Emma avait bien essayé de leur dire que la psychiatrie c’était autre chose. En vain. Son cdd n’avait pas été renouvelé. « Vous êtes trop psy » avait énoncé le cadre.

 

« Tu n’es pas dans le public »

Elle avait trouvé, toujours en cdd d’un mois, un poste dans une clinique. Les infirmières étaient toujours aussi peu reconnues. Une infirmière, une aide-soignante pour 37 patientes. L’infirmière passant son temps à la pharmacie à distribuer les traitements « si besoin », les très rares activités étaient animées par les aides-soignantes. Pas question d’échapper au « si besoin ». « Ce sont des clientes, elles paient. Si elles demandent un traitement si besoin elles y ont droit. Il faut le leur donner. » Elle s’était fait sermonner par un des médecins pour avoir tenté de canaliser avec des mots les angoisses naissantes d’une patiente. Les deux psychologues de la clinique lui étaient tombées dessus. « C’est notre fonction de parler avec les patients, de les écouter. Vous les infirmières vous distribuez les médicaments. Comment ça ton rôle propre ? Tu n’es pas dans le public. » Les deux psychos faisant fonction de DRH officieuses, son cdd n’avait pas été renouvelé. « Vous êtes trop vieille, lui avait signifié le médecin-directeur. On préfère des infirmières plus jeunes qu’on puisse model ... former à notre main. »

Emma n’avait pas renoncé. Elle avait envoyé un C.V. au Centre Hospitalier de Suze où un directeur des soins de qualité l’avait accueillie. Tout de suite, elle avait senti un professionnel qui savait de quoi il parlait. Ils avaient échangé autour de son parcours. Il connaissait certains des lieux où elle avait travaillé. Elle avait été recrutée. Malheureusement, il devait quitter Suze une semaine plus tard. Dans l’unité où elle avait été affectée, elle avait croisé la violence ordinaire. Des patients enfermés sans décision médicale, en routine. Comme cette unité n’était pas censée accueillir des patients hospitalisés sous contrainte, le contrôleur général des lieux de privation de liberté n’y mettait pas les pieds. Les soignants pouvaient donc user et abuser de leur pouvoir. Les rares infirmières et aides-soignantes qui tentaient de maintenir coûte que coûte une psychiatrie simplement respectueuse devenait des boucs émissaires. Que croyez-vous qu’il advint ? Son cdd ne fut pas renouvelé.

 

A quoi bon ?

Le personnage d’Emma a été façonné à partir du vécu d’un nombre croissant d’infirmières. Elles ont en commun d’avoir un parcours psychiatrique riche, une exigence de compréhension fine des troubles du comportement, une volonté farouche de soigner ces troubles par la parole et l’écoute plus que par la pharmacologie et les isolements et contention. Elles sont recrutées en cdd qui ne sont pas renouvelés. En réunion elles détonnent. Lors des relèves elles questionnent le mode action/réaction qui sert aujourd’hui de moteur aux soins. Elles ont une observance aléatoire des protocoles d’isolement et de contention auxquels elles n’adhèrent pas vraiment. De jeunes psychologues qui maitrisent imparfaitement leur fonction se sentent menacées par leur pertinence clinique. Les psychiatres, souvent d’anciens généralistes venus sur le tard à la psychiatrie, trouvent qu’elles ne savent pas rester à leur place.

La psychiatrie ne sait plus accueillir ces femmes et ces hommes, souvent engagés, qui en d’autres temps ont fait les belles heures de la psychiatrie de secteur. Leur goût pour la psychiatrie n’est plus qu’une passion inutile. Elles quittent la profession ou survivent sur ses bords.  

A quoi bon être infirmière en psychiatrie ? se demande Emma. Nos compétences n’intéressent plus grand monde. Elle sait bien que c’est la psychiatrie qu’on assassine. La seule réalité qui compte aujourd’hui n’est pas psychique mais économique. La psychiatrie et le travail sur soi nécessaire à chaque patient sont relégués, dans le meilleur des cas, au rayon « Bien-être ». Les Claude Broyer ont pignon sur rue. « Restez à votre place » a dit le tout nouveau directeur des soins lorsqu’il lui a été signifié que son cdd ne serait pas renouvelé. Emma aurait bien aimé y rester mais quelqu’un a enlevé sa chaise.

« Vous n’allez pas faire la révolution ici » a hurlé le D.R.H. » Non, juste faire mon métier a répondu Emma.

Dominique Friard

 


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