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Guillaume Vaiva : « La France a un réel problème avec le taux de suicide en croissance exponentielle des hommes âgés »

Guillaume Vaiva, chef de service en psychiatrie au CHRU de Lille, évoque pour Hospimedia les enjeux qui entourent la prévention du suicide et la prise en charge des conduites suicidaires, à la veille de la remise du 1er rapport de l'Observatoire national du suicide à la ministre de la Santé, Marisol Touraine.

Hospimedia: «Vous êtes membre de l'Observatoire national du suicide, installé en septembre 2013, qui va rendre à la ministre des Affaires sociales et de la Santé, Marisol Touraine, son 1er rapport. Pouvez-vous nous dévoiler les orientations de travail qui ont guidé la production de ce rapport ? »
Pr Guillaume Vaiva
: Ce 1er rapport devrait être rendu en novembre à la ministre et nous travaillons à sa finalisation. C'est à la ministre d'en assurer la présentation, ainsi que d'en dévoiler les conclusions. Cependant, je peux d'ores et déjà vous dire qu'il devrait être une mine d'informations, de chiffres pondérés de mises en perspective et explications sur les limites des interprétations chiffrées, de description de structures, le compte rendu de travaux menés tout au long de cette année notamment sous l'égide de la Drees (1), d'auditions menées par l'observatoire, etc. Une méta-structure reprend les grandes avancées en matière de prévention du suicide, de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) - qui a revu récemment sa copie en reformulant des recommandations -, de la Communauté européenne, une revue internationale des pays assez pionniers. Tout cela est assez passionnant. Enfin, la dernière partie du rapport aboutit à la formulation de recommandations pour une meilleure prise en charge, de meilleurs chiffres, une meilleure recherche. Tout ceci pour améliorer la compréhension du phénomène car il y a encore beaucoup à mener sur une définition plus avant de ce que pourrait être une vulnérabilité aux conduites suicidaires chez tout à chacun, qui n'est pas superposable à l'épidémiologie. L'Observatoire prévoit au total de produire au moins quatre rapports, puisqu'il est créé pour une période minimum de quatre ans. Et l'idée se profile déjà au sein de ce groupe de travail, fédérant une soixantaine de membres, de voir sous quelle forme cet observatoire pourrait être pérennisé, en appui aux politiques nationales de santé.  

H. : Un rapport de l'Institut national de veille sanitaire (InVS) a été rendu public en septembre à l'occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide (lire ci-contre), qui évalue à 70 000 le nombre de personnes hospitalisées chaque année pour ce motif. Quelles sont les populations les plus fragiles et celles dont la surveillance pourrait être renforcée ?

Pr G.V. : Attention, ce rapport de l'InVS essaie d'analyser ce qui est répertorié dans les bases du PMSI, ce qui est coté dans l'activité en MCO. C'est un système qui détecte 94 000 tentatives de suicide (TS) par an en sachant qu'il y en a 200 000... donc attention aux conclusions épidémiologiques de cette sous-population, même si elle n'est certes pas négligeable. Or il existe une grande partie des suicidants qui sont adressés à l'hôpital sur le service des urgences mais cela ne débouche pas sur une hospitalisation. Concernant les populations fragiles, on voit effectivement dans les statistiques apparaître les jeunes filles, entre 15 et 21 ans avec des pics vers 17 ans. Il y a effectivement plus de femmes que d'hommes qui font des TS. Qu'en dire sur le plan sanitaire ? Il est difficile d'en tirer des conclusions... C'est sans doute davantage du côté de la socio-culture que l'on peut s'interroger. Je serai plus prolixe sur les plus de 75 ans. Nous avons un vrai problème en France ! Nous sommes l'un des rares pays au monde à avoir non pas une courbe ascendante mais une courbe exponentielle de la mort par suicide chez l'homme à cet âge. Or il y a des pays où il n'y a pas d'augmentation de la prévalence du suicide avec l'âge, ni chez l'homme ni chez la femme, certains où l'on voit une augmentation mais certainement pas exponentielle. C'est assez spécifique à la France, même si elle n'est pas la seule. Et il y a là vraiment quelque chose à faire. 

H. : Quelles sont les pistes de compréhension de ce phénomène ? 

Pr G.V. : C'est difficile mais nous pouvons déjà approfondir notre compréhension des pays où l'on ne voit pas cette tendance exponentielle. Je voudrais citer deux exemples, en apparence bien différents, le Québec et la Grèce. Dans la socio-culture des Québecois, est assigné globalement - même s'il faut se méfier des généralisations - un rôle social aux grands-parents, ils aident les jeunes parents, s'occupent des activités périscolaires, dont on parle tant en ce moment ici et qui ont été assignées aux municipalités. En Grèce, qui a un système de retraites par répartition assez comparable au nôtre, si vous voulez toucher votre retraite, il faut remplir une tâche d'utilité publique. Tant que sa santé physique le permet et avec beaucoup d'exceptions évidemment. Mais il y a comme ça des personnes âgées qui font du soutien scolaire, aident à la sortie des écoles, à la surveillance des feux de forêt. Là encore, le maintien d'un rôle social existe, même s'il vient du politique, où de la socio-culture pour le Québec. Et, dans ces deux pays, nous n'avons pas ce phénomène du suicide chez l'âgé. Cela m'interpelle. 


H. : Par quels moyens pallier notre spécificité française dans ce cas ? 

Pr. G.V. : D'abord, sans doute, respecter des règles de base de prévention du suicide, à savoir augmenter le barrage de l'accès aux moyens létaux (armes à feu, médicaments, etc.). À quand, comme en Italie, la distribution par le pharmacien du nombre de comprimés nécessaires au traitement ? Ça coûte un argent fou et c'est véritablement un outil de prévention du suicide. Et puis, comme nous l'avons évoqué, redonner un rôle social à nos aînés. J'y crois beaucoup. De plus, il y a bien sûr la lutte contre l'isolement, avec le repérage le plus tôt possible. Je pense à l'expérience formidable menée depuis vingt ans déjà à Trieste, près de Venise, "TeleHelp-TeleCheck". Les gens de plus de 75 ans isolés, qui avaient été repérés dans l'agglomération, étaient visités, se voyaient informés qu'ils pouvaient alerter via un numéro gratuit quand ça n'allait pas. Dans un deuxième temps, après un bilan de l'action et voyant que cela ne marchait pas pour prévenir les suicides, les promoteurs du projet décident d'aller davantage vers les âgés et de les appeler au moins une fois par semaine, pour aborder tous sujets (santé, quotidien...) même anodins. En un an, ils ont divisé par 4 la mortalité par suicide. Et dans le même esprit, c'est le programme Monalisa (2) qui est en train de se mettre en place en France avec 8 départements tests et va se développer en 2015 (lire ci-contre). Dans le Nord, parmi les départements expérimentateurs, l'association support qui a accepté de démarrer avec nous est Les Petits frères des pauvres, qui appellent ces actions des "commandos citoyens". Il y a quelque chose d'extrêmement vertueux qui est en train de se passer, avec le ministère et le monde associatif, autour d'une expérience bien évaluée scientifiquement, à décliner sur le terrain, en complément et en appui des dispositifs existants, comme les équipes de psychogériatrie par exemple. 

H. : Quels sont notamment les enjeux visés ? 

Pr. G.V. : Ce que ne fait pas Monalisa pour l'instant, et que l'on voudrait essayer de faire dans le Nord, c'est de détecter vraiment au plus tôt l'isolement. Parce que détecter les personnes isolées, nous allons y arriver avec tous les systèmes d'assistance qui sont autour des personnes âgées... Mais l'on sait qu'il y a un pic de suicides dans les 6 à 8 mois après le veuvage ou encore quand le mari trop dépendant va en Ehpad et pas l'épouse. Par exemple, concrètement, à Trieste, on lisait les avis de décès dans le journal local. Tout simplement ! Derrière ces annonces de deuil, ce sont autant de situations d'isolement brutal.

H. : En février dernier, la Fédération régionale de recherche en santé mentale (FR2SM) du Nord-Pas-de-Calais soulignait en effet dans une enquête le risque accru de suicide des personnes âgées dans l'année suivant leur institutionnalisation et une formation des professionnels d'Ehpad aux risques suicidaires se profile. Où en est ce projet ?

Pr G.V. : Nous avons effectivement mené une thèse sur ce sujet et, au décours de ce travail, nous avons engagé une réflexion sur les traductions à en donner. Nous pensons par exemple à un type d'action comparable à ce que met en place la Mutualité sociale agricole (MSA) pour les exploitants et salariés agricoles. L'idée est déjà que dans une institution, que l'on soit directeur de l'établissement, responsable financier ou femme de ménage, tout le monde doit être concerné en temps que citoyen par cet enjeu sanitaire et soit informé en ayant une base de culture sur cet enjeu. Parallèlement, on doit former des "sentinelles", des aidants, des volontaires, chargés de recueillir les alertes, les doutes des membres de l'institution et qui sauront interpeller à leur tour les professionnels de santé, comme l'infirmière de l'Ehpad par exemple. La question du genre, homme et femme, est essentielle dans l'épidémiologie du suicide mais aussi dans les types de prévention. Les hommes, pas seulement âgés, décèdent de fait de suicide trois fois plus que les femmes. Et les dispositifs de prévention du suicide qui fonctionnent pour les femmes, dont la majorité des dispositifs un peu innovants, ne fonctionnement pas souvent chez l'homme ! Formation à la dépression des généralistes dans une zone, envoi de cartes postales régulières après une tentative de suicide, intervention d'infirmières à domicile chaque semaine dans le mois suivant l'hospitalisation après une tentative, tous ces dispositifs là qui sont innovants, montrent de l'efficacité, mais surtout chez les femmes. À une exception près : les sentinelles ou "gate keepers" pour les anglo-saxons. Le programme exemplaire dans l'Histoire, c'est celui de prévention du suicide chez les soldats de l'US Air force. C'est celui là même qui est adapté et décliné par la MSA, alors qu'une majorité d'hommes est touchée dans le monde agricole. Je trouve cela extrêmement intéressant et porteur d'espoir de changer les choses. 

H. : La prévention du suicide chez les professionnels de santé peut-elle faire l'objet de travaux spécifiques de l'Observatoire ?  

G.V. : Il faut que ce 1er rapport rebondisse sur les travaux qui resteront à mener, notamment dans des sous-groupes de populations. Mais les soignants ne sont pas en eux-mêmes un sous-groupe. Ils font partie, comme des pompiers, des policiers ou des assistances sociales, etc., du groupe plus large des professionnels en contact étroit avec d'autres personnes au quotidien, qui plus est avec des personnes en souffrance et/ou en détresse. La profession de santé, dans ce cas-là, ne fait pas exception. Mais ce contact étroit avec des gens en souffrance est de plus corrélé avec un idéal de métier qui est d'aider. On parle souvent dans la presse des professions à risque, des suicides au travail. Tant mieux si l'on en parle, dans le sens de la prévention, mais il faut garder à l'esprit que, dans les suicides professionnels, il y a aussi beaucoup des facteurs de risque qui peuvent être antérieurs au travail. Dans ces cas là, ce n'est pas tellement un métier qui devient suicidogène mais ce métier-là, chez cette personne-là, avec ses antécédents particuliers. Malheureusement, on voit des raccourcis de communication, souvent politiques... Il vaut sans doute mettre plus d'argent dans le traitement de la dépression, des addictions ou la prise en charge des victimes de traumatismes pendant l'enfance par exemple car en fonction de la profession ensuite exercée, cela peut se révéler dangereux. Enfin, on le sait désormais, lorsqu’il est réalisé sans précaution, le traitement médiatique du suicide est l’un des nombreux facteurs pouvant conduire une personne vulnérable à se suicider. C’est "l’effet Werther"(3) selon lequel la diffusion médiatique inappropriée d’un suicide serait à l’origine d’un effet d’incitation. À l’inverse, l’information, lorsqu’elle répond à certaines caractéristiques, peut avoir un effet de réduction des conduites suicidaires. C’est "l’effet Papageno"(4). D'où le récent programme Papageno (lire encadré ci-dessous), soutenu par le ministère de la Santé, qui repose sur les bases de l'OMS et vise à améliorer la qualité du traitement médiatique du suicide en vue de sa prévention."

Propos recueillis par Caroline Cordier, journaliste, avec l'aimable autorisation de reproduction de Hospimédia.

(1) Direction de la recherche et des études économiques et statistiques (Drees)
(2) Mobilisation nationale contre l'isolement des âgés (Monalisa)
(3) En référence à une vague de suicides par armes à feu chez les jeunes hommes en Allemagne suite à sa publication en 1774 du roman Les souffrances du jeune Werther de Goethe, qui s’achève sur le suicide du personnage principal. 
(4) Du nom d’un des personnage de La flûte enchantée de Mozart, Papageno, qui renonce à ses idées suicidaires après avoir été informé sur les ressources à sa disposition pour faire cesser ses tourments.

Le programme Papageno, présenté en octobre 2014 par la F2RSM, est un programme visant à améliorer la qualité du traitement médiatique du suicide en vue de sa prévention. Il portera sur l’ensemble des écoles de journalisme reconnues en France et se déploiera sur une durée de trois ans. Il s’agit, à terme, d’inciter les futurs professionnels à mobiliser les ressources disponibles, mises en valeur par le programme. Il est porté par un partenariat tripartite entre la F2RSM, le Groupement d’études et de prévention du suicide (Geps) et l’Associations des internes et anciens internes de psychiatrie de Lille (AIAIP). Il est financé par la Direction générale de la santé (DGS). La mise en place de ce programme a notamment découlé d'un premier partenariat (formation, débats...) entre la F2RSM et l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, qui avait spontanément manifesté en 2013 son intérêt pour la question du suicide et de son traitement médiatique


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