Dans cette troisième édition augmentée de son « Manuel d’éducation thérapeutique du patient » (Dunod), Jean-Marie Revillot, chercheur, cadre de santé, maître de conférences en sciences de l’éducation, déplie son concept de « soignance ».
Vous publiez la troisième édition de votre ouvrage sur l’éducation thérapeutique du patient. Pourquoi une nouvelle édition ?
Cette nouvelle édition s’est imposée comme une nécessité face à la demande des professionnels du soin. De plus, les pratiques évoluent, les organisations de soins se transforment face aux attentes des patients et des professionnels. L’éducation thérapeutique du patient (ETP) n’est pas seulement un dispositif réglementaire, elle est une compétence transversale indispensable à tous les professionnels de santé, en ville comme à l’hôpital. Il était donc important d’actualiser les fondements conceptuels et d’adapter des outils aux réalités actuelles du terrain.
Vous revenez dans votre ouvrage sur les fondements conceptuels. Pourquoi est-ce si important pour les professionnels ?
La pratique clinique sans fondement conceptuel solide s’épuise. Repenser la maladie chronique, la santé, l’éducation et la relation de soin permet de redonner du sens à l’action éducative. La maladie chronique transforme la vie du patient sur le long terme et implique des ajustements permanents. L’éducation thérapeutique n’est donc pas une simple transmission d’informations, une acquisition de compétences ou une recherche d’autonomie du patient ; c’est un processus d’accompagnement et de développement dans la durée. Clarifier ces notions permet aux professionnels d’agir avec cohérence et réflexivité.
La grande innovation de cette édition est l’introduction du concept de « soignance ». Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Je désigne par soignance un espace de développement partagé entre le soignant et le patient. Dans cette perspective, le soin n’est pas un acte unidirectionnel. Le soignant ne se contente pas d’enseigner ou d’accompagner ; il se transforme lui aussi dans la relation. Une relation authentique et impliquée permet la co-construction de savoirs et la reconnaissance des capacités de chacun. Le patient développe ses compétences d’autogestion et psychosociales, son pouvoir d’agir pour se projeter vers la vie. Le soignant, quant à lui, développe ses capacités relationnelles, pédagogiques et réflexives. La relation devient un lieu d’apprentissage mutuel.
Nous pouvons dire que la soignance est perceptible dans 3 registres : existentiel, c’est-à-direl’élan vital, la capacité à se projeter malgré la maladie ; cognitif, la co-construction de savoirs entre patient et soignant et affectif, la reconnaissance réciproque des capacités, des vulnérabilités et des ressources. Ainsi, la soignance est une dynamique relationnelle qui transforme autant le patient que le soignant. L’ETP devient alors un lieu de reconnaissance mutuelle, un levier de développement pour le patient comme pour le soignant, une autre manière de prendre soin, et une autre manière d’être soignant.
En quoi ce concept modifie-t-il la posture professionnelle ?
Il invite à quitter une posture de maîtrise exclusive pour entrer dans une posture partenariale. Cela ne signifie pas renoncer à l’expertise clinique, mais accepter que le patient détient une expertise expérientielle indispensable. Cette reconnaissance transforme la dynamique de soin : elle favorise l’engagement du patient et redonne du sens au travail du soignant. La soignance permet également de prévenir l’usure professionnelle, car elle valorise la dimension évolutive et enrichissante de la relation.
Votre ouvrage propose également de nombreux outils pratiques. À qui s’adressent-ils ?
À l’ensemble des professionnels de santé : médecins, infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes, psychologues, éducateurs, cadres de santé, mais aussi étudiants et patients partenaires, médiateur de santé. Les outils proposés sont utilisables en hospitalisation comme en ambulatoire. J’ai souhaité que cette édition demeure aussi opérationnelle, avec des supports, des schémas et des synthèses facilitant l’appropriation rapide des concepts.
Vous défendez depuis longtemps la place du patient comme partenaire de ses soins. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Des avancées importantes ont été réalisées, mais la culture partenariale reste inégalement intégrée. Reconnaître le patient comme partenaire suppose un véritable changement de paradigme : partager l’information, négocier les décisions, reconnaître l’expérience vécue comme une source de savoir légitime. L’éducation thérapeutique constitue un levier majeur pour concrétiser cette ambition.
Quel message souhaitez-vous adresser aux professionnels de santé ?
L’éducation thérapeutique n’est pas une charge supplémentaire : c’est une manière différente d’exercer son métier. Elle redonne du sens au soin, valorise la relation et permet un développement mutuel. La soignance nous rappelle que nous grandissons aussi dans la rencontre avec le patient. C’est une invitation à considérer le soin comme un espace de co-construction et de croissance partagée.









