Au carrefour des sciences humaines, 115 contributeurs partagent leur expertise pour proposer une approche écologique de la violence. Engagé de longue date dans la prévention et la prise en charge, le psychiatre Mathieu Lacambre a dirigé cet ouvrage. Entretien.
• Pourquoi proposer un nouvel ouvrage sur les violences ?
En psychiatrie, nous observons quotidiennement et à tout âge les conséquences des violences subies à travers la diversité des manifestations cliniques : symptômes, comportements, conduites ou troubles, exprimant une souffrance physique ou psychologique. Ces violences sont très majoritairement d’origine humaine. Nous avons donc souhaité que chacun puisse en comprendre les origines, les mécanismes, et surtout agir à toutes les étapes d’un processus particulièrement mortifère, sur les plans individuel et collectif. C’est pourquoi, dans une démarche encyclopédique héritée du siècle des Lumières, nous avons réuni des spécialistes (cliniciens, chercheurs, praticiens, enseignants…) qui ont accepté de partager et transmettre leur expertise et la synthèse de leurs travaux, afin d’éclairer cette part obscure de notre humanité.
• Comment est structuré cet ouvrage ?
Situé au carrefour des sciences humaines, cet ouvrage est composé de 85 chapitres impliquant 115 contributeurs nationaux et internationaux. Après une préface de Didier Fassin, Professeur au Collège de France, nous présentons les définitions des concepts clés, suivis d’une présentation du modèle écologique des violences.
–La première partie de l’ouvrage est théorique, consacrée aux différentes approches de la violence : éthologique, biologique (génétique, neurologique et endocrinologique), psychologique et neuropsychologique, philosophique et éthique, sociologique, historique et économique, et enfin criminologique.
– La deuxième partie de l’ouvrage est clinique, centrée sur les caractéristiques des violences selon son expression (inceste, automutilations, homicides collectifs, violences numériques, robots…), son environnement (sport, école, famille, hôpital, prison…), la personne à l’origine des violences (âge, genre, sexe…), et le trouble psychiatrique en cause (schizophrénie, trouble bipolaire, troubles de la personnalité, troubles paraphiliques…), avec un arrêt sur image autour des figures emblématiques de la violence (pervers, psychopathe et paranoïaque), suivi d’un focus sur les frontières juridiques (violences légitimes, prescription et irresponsabilité) mais aussi cliniques (emprise, violences consenties et éducatives) des violences.
– La dernière partie de l’ouvrage est pratique, consacrée à la prise en charge psychiatrique et juridique des violences, ainsi qu’à leur prévention.
• À rebours d’une approche « classique », qui classe la violence selon des catégories (auto- ou hétéro-agressivité par exemple), vous considérez la violence comme un symptôme, avec des manifestations sur un continuum. Pouvez-vous préciser ?
Nous postulons que les violences sont symptomatiques d’une rupture d’équilibre, qu’elles tentent d’imposer ou de rétablir dans l’intérêt du sujet qui les pratique, au sein d’un continuum entre le soi (l’alter ego) et le non-soi (l’alter xeno), qu’il s’agit de détruire pour garantir ou tenter de rétablir son intégrité psychique. En effet, l’« autre » peut apporter sécurité dans la proximité avec soi (identification et empathie envers l’alter ego) ou inquiétude, menace et danger de par ses différences avec soi (antipathie et xénophobie envers l’alter xeno). L’agression s’origine alors non seulement sur le plan individuel (dans une clinique structurée autour de l’agir radical violent), mais aussi sur les plans interpersonnel (dans la relation et l’altérité), communautaire (dans le groupe d’appartenance) et sociétal (dans le collectif structuré en société). Nous distinguons alors violence et agressivité, notions sous-tendues par des dynamiques opposées, qui trouvent un destin différent selon les protagonistes, la relation et le contexte. Nous proposons d’organiser ces concepts dans une perspective écologique au sein d’un continuum depuis le suicide simple jusqu’à l’homicide collectif et les crimes de guerre.
• A qui destiné cet ouvrage ?
Avec des entrées multiples et un index général en fin d’ouvrage, ce travail collectif s’adresse à toutes les personnes intéressées par les violences, leur compréhension, leur traitement et surtout leur prévention. Accessible au lecteur non initié, il apporte une ouverture et un enrichissement incontestable sur le sujet. Pour les étudiants, il propose une synthèse actualisée des travaux des auteurs de référence. Pour les praticiens de l’humain (soignants, éducateurs, enseignants, professionnels de la justice et du droit…), il offre un éclairage original et opérationnel pour enrichir sa réflexion et sa pratique afin de maintenir ou rétablir une capacité d’agir individuellement et collectivement. Parce qu’il n’y a pas de fatalité, même en matière de violence, nous espérons que cet ouvrage résonne auprès de chaque lecteur et trouve un écho favorable dans la communauté, pour réduire les violences et protéger efficacement les plus vulnérables.
• À lire. Violences. Évaluation, prise en charge et prévention. M. Lacambre (dir.) Paris, Elsevier Masson, février 2026, 808 pages.









