Implanter l’Evidence Based Nursing en psychiatrie : retour d’expérience à partir de l’injection intramusculaire

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Au Centre hospitalier Le Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole, l’injection intramusculaire constitue aujourd’hui la matrice de mise en œuvre des soins infirmiers fondés sur les données probantes (Evidence Based Nursing – EBN). Elle s’inscrit dans une évolution plus large des pratiques infirmières en psychiatrie : recours à des outils d’évaluation clinique et fonctionnel validés, développement de programmes de psychoéducation, intégration d’interventions non médicamenteuses pour l’anxiété ou les troubles du sommeil…

Bien avant la publication du Décret du 24 décembre 2025 relatif aux activités et compétences de la profession d’infirmier (1), qui précise que les actes et soins doivent être réalisés « en tenant compte (…) des données probantes », le Vinatier – Psychiatrie Universitaire Lyon Métropole avait inscrit l’Evidence Based Nursing (EBN) dans son projet d’établissement CAP 28. L’objectif était de structurer durablement le raisonnement clinique infirmier et le cadre des pratiques de soins.

Un point d’entrée méthodologique pour installer une culture EBN

L’EBN repose sur un principe désormais bien établi dans la littérature internationale : articuler les meilleures preuves scientifiques disponibles, l’expertise professionnelle et les préférences du patient pour guider la décision de soin. Dans ce contexte, l’injection intramusculaire (IM) a ici constitué le premier terrain d’application de notre démarche. Le choix n’est pas anodin puisqu’il s’agit d’un acte du rôle propre infirmier, fréquent en psychiatrie, techniquement balisé par la littérature internationale et suffisamment objectivable pour permettre une évaluation des écarts entre pratiques observées et recommandations, entre réel et standards scientifiques. Autrement dit, il s’agit d’un point d’entrée méthodologique pour installer une culture EBN.

Début 2024, dans un des hôpitaux de jour adulte de l’établissement, une analyse interne a mis en évidence des variations de pratiques concernant ce soin : prise en compte inconstante de la douleur, faible évaluation standardisée et traçabilité hétérogène. Un comité de pilotage EBN (2) est alors constitué en lien avec les départements qualités et le comité de lutte contre la douleur. En moins de trois mois, la démarche EBN est menée : formulation d’une question clinique, revue de littérature, lecture critique d’articles, rédaction de recommandations institutionnelles, puis mise en œuvre d’une formation pour les trois hôpitaux de jour du Vinatier. Nous avons retenu la technique du « Z-track » (3), recommandée pour limiter la diffusion sous-cutanée et la douleur (voir fiche Recommandations de bonnes pratiques des injections intramusculaires, ci-dessous)

« Vous allez bien me faire la nouvelle technique ? Je n’ai pas eu mal ».

De cette séquence initiale a découlé une évaluation des pratiques professionnelles (EPP) incluant un audit post-formation réalisée en janvier 2025 qui montrait des évolutions tangibles des pratiques d’injection intramusculaire. Aujourd’hui l’utilisation du « Z-track » progresse de 59,3 points par rapport à 2024. Si le taux global d’adhésion à cette technique (64,3 %) reste améliorable, cette progression traduit néanmoins un changement concret des habitudes professionnelles. De la même manière, la non-réalisation systématique du reflux sanguin (hors site dorsoglutéal) progresse de près de 80 points, témoignant d’une appropriation rapide des recommandations. La prise en compte de la douleur s’améliore également : l’évaluation pré-injection atteint près de 90 %, la traçabilité 100 %. L’usage d’échelles standardisées progresse ainsi de plus de 40 points. Les patients se montrent satisfaits du changement de pratique et exprime un ressenti de douleur plus bas, voir inexistant : « Vous allez bien me faire la nouvelle technique, ? Je n’ai pas eu mal ».

Au-delà de la technique d’injection intramusculaire, cette expérience s’inscrit dans une évolution plus large des pratiques infirmières en psychiatrie : recours à des outils d’évaluation clinique et fonctionnel validés, développement de programmes de psychoéducation, intégration d’interventions non médicamenteuses pour l’anxiété ou les troubles du sommeil… L’injection intramusculaire apparaît ainsi comme un point d’entrée vers une transformation méthodique des pratiques grâce à l’utilisation systématique d’une démarche EBN.

Dans ce contexte, le décret du 24 décembre 2025, qui impose explicitement la prise en compte des données probantes dans la réalisation des soins ,vient consolider une dynamique déjà engagée au Vinatier où l’EBN ne consiste pas seulement à répondre à une injonction législative, mais pose un cadre opérationnel pour exercer le rôle propre infirmier avec méthode, traçabilité et rigueur scientifique.

Brian Levoivenel, cadre supérieur de santé, Responsable de l’innovation et de l’amélioration des pratiques paramédicales – Direction des soins & Pôle Est, Directeur du réseau coordonné de protocoles de coopération en psychiatrie – COPSY ,Chargé d’accompagnement pour le déploiement des protocoles de coopération auprès de l’ARS Nouvelle-Aquitaine et Sandy Mathieu, IPA : Plateau d’Appui Psychiatrie Violence – Pôle SIS & Chargée de Mission : Mesures Coercitives au Département Qualité 

Brian Levoivenel interviendra sur cette question le 10 avril 2026, dans le cadre du colloque « La recherche en santé mentale et en psychiatrie : vers une pratique accessible et collaborative » organisé par le CH de Montfavet

(1) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000053165854

(2) Maxime Chrétien IPA, Sandy Mathieu IPA, Nathalie Putoud CS, Brian Levoivenel, CSS

(3) La technique d’injection intramusculaire « Trajet en Z » (Z-track) permet de limiter la fuite au niveau sous-cutané lors du retrait de l’aiguille grâce à un principe de verrouillage du produit actif dans les tissus musculaires.